Un peu de féminisme (masculin !) avant la lettre

EN GUISE DE PRÉFACE

C’est un petit bijou de la prose soviétique sur lequel nous sommes tombés, moi* et une de mes élèves en privé. Son auteur, Vassili Choukchine, est un des géants méconnus de la littérature soviétique, un représentant assez atypique de la « prose de la campagne » (voir à ce sujet : http://institut-est-ouest.ens-lyon.fr/spip.php?article279). La nouvelle, publiée en 1970, m’a frappé par son profil qu’il m’est difficile de caractériser autrement que « proto-féministe ». Son personnage principal, un homme coincé, médiocre et grossier sans être vraiment méchant, se détend un peu en vacances, au point de tomber amoureux d’une femme, qui plus est, d’une artiste. Mais il voit aussitôt en elle l’objet de (ré)éducation et de pires préjugés. Incapable de construire une relation, il trame d’autant plus volontiers des intrigues les plus fantasques dans sa tête. Aujourd’hui, les jeunes classeraient facilement ce personnage en le traitant d’incel. Mais le nom n’existait pas et, par conséquent, le phénomène n’était que vaguement définissable. Derrière cet homme se dessine le caractère, somme toute, assez soviétique, mais assez universel pour être reconnaissable au-delà des frontières et des périodisations, un homme à la fois infatué et malheureux, aliéné des sentiments des autres, mais aussi des siens, quelqu’un qui cherche à aimer, mais ne sait que mépriser. La subtilité du portrait entre en choc avec la réalité psychologique désolante. Une pure merveille.

Pour sa traductrice, c’est un début. Simone a eu le grand moment de sa vie, lorsque son prof de math à l’école et un grand cinéphile, a projeté, dans son ciné-club à Neuchâtel, le « Hamlet » de Grigori Kozintsev, tout juste sorti sur les écrans, en présence de… Innokenti Smoktonouvski et Anastassia Vertinskaïa ! Avec eux, Simone a pris le café le plus mémorable de sa vie ! Après l’école, elle a fait ses études, a obtenu le diplôme d’orthophoniste, et a travaillé toute sa vie en cette qualité. C’est après avoir pris sa retraite qu’elle a enfin trouvé du temps pour se plonger dans la langue qu’elle a aimée en secret toute sa vie. Elle a commencé son apprentissage il y a une douzaine d’années, chez une prof, puis elle continue avec moi. C’est un plaisir fou de travailler avec des élèves aussi motivé(e)s !!

Bonne lecture !

* Sans être vraiment formé pour, j’enseigne la langue et la civilisation russes depuis 25 ans, avec quelques pauses pour les recherches dans mon domaine propre, philosophie et histoire de la philosophie. Les curieux pourront consulter mes ouvrages en français : Michail Maiatsky. Platon penseur du visuel (2005) et Europe-les-bains (2007), ou en russe (plus nombreux).

Vassili Choukchine

Tcherednitchenko et le cirque

Dans une petite ville de villégiature du sud, un cirque était arrivé.

Le responsable administratif du secteur de la planification, Tcherednitchenko, y passait ses vacances; il s’était installé glorieusement, se sentait libéré et même légèrement insolent: il avait réprimandé des vendeuses pour une bière tiède. Le samedi soir, il se rendit au cirque.

Le jour suivant, le dimanche, le cirque donnait trois représentations et Tcherednitchenko se rendit à toutes les trois.

Il rit chaleureusement quand un clown à la peau basanée et aux cheveux longs, qui ne portait pas un nom russe, débita diverses plaisanteries, il s’inquiéta quand un jeune homme vêtu d’une chemise rouge mena autour de la piste, séparée des spectateurs par un haut grillage, sept redoutables lions qu’il aiguillonnait avec un fouet… Mais ce n’est pas pour le clown ni pour les lions redoutables que Tcherednitchenko claqua six roubles, non, pas pour les lions. Il était profondément troublé par une jeune femme qui ouvrait le programme de la représentation. Elle montait à une corde, tout en haut et là, au son de la musique, elle virevoltait et tournoyait…

Jamais encore de sa vie, Tcherednitchenko ne s’était senti aussi perturbé qu’il l’était, surveillant du regard l’artiste de cirque flexible et hardie. Il se mit à l’aimer. Tcherednitchenko était célibataire, bien qu’il vienne d’entamer déjà sa cinquième décennie de vie. Cela dit, il avait été marié une fois mais quelque chose – dieu sait quoi – s’était produit entre lui et sa femme et ils s’étaient séparés. Il y avait longtemps de cela et, depuis lors, Tcherednitchenko s’était mis, non à mépriser les femmes, mais à se sentir à l’aise et même à se moquer un peu d’elles. Il était quelqu’un de pétri d’amour-propre et ambitieux, il savait que vers les cinquante ans, il deviendrait le remplaçant du vice-directeur dе la petite fabrique de meubles, dans laquelle il travaillait actuellement comme planificateur. Ou, dans le pire des cas, directeur d’une ferme d’état. Il terminait l’Institut Agricole par correspondance et attendait avec confiance. Il jouissait d’une excellente réputation… Le temps travaillait pour lui. “Une fois vice-directeur, j’aurai tout – y compris une femme”.

Durant la nuit de samedi à dimanche, Tcherednitchenko mit longtemps à s’endormir, fuma, s’agita… Il somnola et, le diable sait pourquoi, des masques lui apparurent, une musique de fanfare de cuivres de cirque résonna, des lions rugirent… Tcherednitchenko se réveilla, se rappelant la belle artiste, et son cœur le fit souffrir, lui faisait mal, comme si l’artiste de cirque était déjà sa femme et le trompait avec le clown remuant.

Le dimanche, la belle artiste mit KO le responsable administratif de la planification. Il apprit par le garçon du cirque qui ne laissait approcher aucun étranger des artistes et des lions, que cette artiste, venant de Moldavie, s’appelait Eva, gagnait cent dix roubles, avait vingt-six ans et n’était pas mariée.

Après la dernière représentation, Tcherednitchenko sortit, but deux verres de vin rouge au kiosque et partit chez Eva. Il donna deux roubles au garçon du cirque qui lui raconta comment trouver Eva. Tcherednitchenko se fraya difficilement un chemin à travers les cordes, les courroies, les câbles… Il s’adressa à une femme qui lui dit qu’Eva était rentrée à la maison, mais qu’elle ne savait pas où elle vivait. Elle savait seulement qu’elle louait une chambre chez des particuliers et n’habitait pas à l’hôtel. Tcherednitchenko donna à l’employé du cirque un rouble supplémentaire et demanda qu’il lui révèle l’adresse d’Eva. L’employé s’était débrouillé pour trouver cette adresse. Tcherednitchenko but encore un verre de vin rouge et se rendit chez elle. “Adam se rend chez Eve”– plaisanta en lui-même Tcherednitchenko. Il avait un caractère peu résolu, il savait cela et, volontairement, se pressait par la ville, par la rue Jdanov qu’il fallait emprunter, lui avait-on dit. Eva était fatiguée ce jour-là et se préparait à dormir.

– Bonjour!, la salua Tcheredenitchenko, déposant sur la table une bouteille de vin blanc “Kokour”. En chemin, il s’était persuadé qu’il était courageux et déterminé.

– Tcherednitchenko Nicolaï Petrovitch. Responsable administratif de la planification. Vous-même, vous vous appelez Eva. C’est exact?

Eva était assez surprise. D’habitude, les admirateurs ne la gâtaient pas. Parmi toute la troupe, on faisait la cour à trois ou quatre personnes: le clown basané, l’écuyère et, plus rarement les soeurs des Hélikan, les culturistes.

– Je ne dérange pas?

– En fait, je me préparais à dormir… Je suis fatiguée aujourd’hui. Qu’y a-t-il? Je ne comprends pas vraiment…

– Oui, aujourd’hui, vous n’avez pas chômé, pas vrai?… Dites-moi, cet orchestre, il ne vous dérange pas?

– Non.

– Je le diminuerais un peu: il tape sur les nerfs. Trop bruyant…

– À nous, il ne nous fait rien… On a l’habitude…

Tcherednitchenko remarqua que, de près, l’artiste n’était pas si belle et cela lui donna du courage. Il pensait sérieusement l’emmener chez lui et l’épouser.

Qu’elle était artiste de cirque, ils le cacheraient, personne ne le saurait.

– Vous permettez que je vous serve?…Tcherednitchenko mit la main sur la bouteille.

– Non, non, déclara fermement Eva. – Je ne bois pas.

– Pas du tout?

– Pas du tout.

– Pas la moindre goutte?

– Pas la moindre.

Tcherednitchenko reposa la bouteille et ne la toucha plus.

– Essai raté, dit-il. Moi-même, je bois très modérément. J’ai un voisin, ingénieur-constructeur… Il boit tellement qu’il n’a plus un kopeck pour le verre du matin, pour faire passer la gueule de bois. Au petit matin, il vient en pantoufles et frappe à ma porte. J’ai une maison particulière de quatre pièces, il y a un portillon; naturellement, la nuit, il est verrouillé à clef. “Nicolaï Petrovitch, donne-moi un rouble”. – “Vassili Martynytch, dis-je, mon cher, ce n’est pas le rouble qui est le problème mais c’est toi. Te voir ainsi est insupportable – avec un diplôme d’études supérieures, tu es un ingénieur talentueux, à ce qu’on dit… Jusqu’où tu vas!” ?

– Mais, le rouble, vous le donnez?

– Comment faire autrement? Cela dit, il rembourse toujours. Mais en fait, ce n’est pas la question du rouble, je gagne assez, mon salaire s’élève à cent soixante roubles, plus une prime à la production, bref, on trouve des combines… Il ne s’agit pas du rouble, naturellement. Simplement, c’est triste de voir une personne de la sorte. Tel qu’il est habillé, comme à la maison, de façon négligée, il va au magasin… les gens le regardent… J’aurai moi-même bientôt un diplôme supérieur – cela doit nous contraindre à nous conduire d’une certaine manière, voilà comment je comprends la vie. Vous-même, avez-vous un diplôme supérieur?

– J’en ai un de l’école professionnelle.

– Mm… – Tcherednitchenko ne comprenait pas si ce diplôme était supérieur ou non. Du reste, tout cela lui était égal. Au fur et à mesure qu’il présentait ces éléments de sa vie, il se persuadait de plus en plus qu’il était temps de passer à l’action et revenir au dossier:

– Avez-vous des parents?

– J’en ai. Pourquoi toutes ces questions?

– Peut-être allez-vous goûter? Un dé à coudre? Hm? Sinon, je suis gêné de boire seul.

– Versez, un dé à coudre.

Ils burent. Tcherednitchenko but tout un petit verre. “Il ne faudrait pas exagérer”, pensa-t-il.

– Voyez-vous, Eva… Eva?…Comment ?

– Ignatievna.

– Eva Ignatievna. – Tcherednitchenko se leva et commença à marcher à travers la petite chambre, un pas vers la fenêtre, deux pas vers la porte et retour. – Combien gagnez-vous ?

– Ce que je gagne me suffit.

– Admettons. Mais un beau jour… désolé, justement au contraire, un jour plutôt tragique, vous tombez de là-haut et vous vous brisez…

– Ecoutez, vous…

– Ecoutez vous-même, chère amie, j’ai vu tout cela très bien et je sais par quoi tout cela se termine, ces applaudissements, les fleurs… – Cela plut extrêmement à Tcherednitchenko de marcher comme ça à travers la chambre et tranquillement, d’une manière convaincante, démontrer: non, chère amie, tu ne connais pas encore la vie. Mais moi, cette dame, la vie, on me l’a apprise, sous tous ses aspects. Voilà ce qui me manquait dans la vie, une Eva. – Qui aura besoin de vous alors? Per-so-nne.

– Pourquoi êtes-vous venu? Qui vous a donné mon adresse?

– Eva Ignatievna, je vais être direct avec vous, c’est mon caractère. Je suis un homme solitaire, j’ai une situation dans la société, une belle place, un salaire, je vous l’ai déjà dit, de deux cents en tout. Vous aussi, vous êtes seule… Depuis le deuxième jour ici, je vous ai observée – il faut que vous quittiez le cirque. Savez-vous combien vous recevriez en cas d’invalidité? Je peux vous faire une estimation de cette pension…

– Ça va pas ou quoi? demanda Eva.

– J’ai une grande maison, en mélèze… Mais je suis seul dans cette maison. Il me faut une maîtresse de maison… c’est-à-dire que j’ai besoin d’un ami, il faut quelqu’un qui animerait et réchaufferait cette maison. Je veux que dans cette maison retentissent des voix d’enfants, pour que s’y installent la paix et le bien-être. J’ai sur un livret d’épargne quatre mille cinq cents roubles, un jardin d’agrément et un jardin potager… en vérité, pas très grand, mais où on peut s’aérer la tête, jardiner pour se détendre. Je viens moi-même de la campagne, j’aime bien gratouiller la terre. Je comprends que je parle un peu à l’encontre de votre art, mais, Eva Ignatievna… croyez-moi; ce n’est pas une vie, la manière dont vous vivez. Aujourd’hui ici, demain là-bas… se loger dans une petite chambre, comme celle-ci, se nourrir aussi… d’un repas froid comme un sandwich ici, d’un pique-nique par-là. Et les années passent.

– En fait, vous me demandez en mariage, ou quoi? – La belle artiste ne comprenait toujours pas.

– Oui, je vous propose de venir avec moi.

Eva Ignatievna se mit à rire.

– Bon! s’exclama Tcherednitchenko. – Il ne faut pas me croire sur parole. Bien. Prenez une semaine de congé à votre charge, venez avec moi et regardez. Regardez et parlez avec mes voisins, allez sur mon lieu de travail… Si d’une manière ou d’une autre je vous ai trompée, je reprends mes paroles. Les frais, allez et retour, je les prends à ma charge. D’accord?

Eva Ignatievna regarda Tcherednitchenko longuement et joyeusement. Alors il la regarda ouvertement et aussi joyeusement et lui rendit son regard d’une manière enjouée… Son propre mode d’agir le rendait fier: pratique, efficace, posé et honnête.

– Je suis dans ma quarante-deuxième année, j’ai oublié de vous le dire. Je termine l’Institut Agricole par correspondance. Il me reste peu de proches, personne ne viendra nous importuner. Réfléchissez, Eva. Je ne me présente pas devant vous à la légère… Je ne sais pas utiliser de belles paroles mais nous vivrons en parfaite harmonie. Je ne suis plus un gamin, maintenant je souhaite travailler calmement et élever des enfants. Je promets de vous entourer de mes soins et de mon attention. Vous savez comme moi que vous en avez ras le bol de cette vie de bâton de chaise, de cette bahème…

– Bohème.

– A?

– BO-HE-ME. La bohème s’écrit avec un “O”.

– Bon, peu importe. Le sens reste le même. Sous une forme différente, le contenu reste pareil. J’aimerais vous préserver de cette vie, vous aider… à commencer la vie de manière morale et physiquement saine. – Tcherednitchenko lui-même se pénétrait de respect de lui-même, de sa noble grandeur d’âme, pas “m’as-tu vu”, d’honnêteté, d’un regard sobre et intelligent sur sa propre vie et celle des autres. Il se sentait libre.

– Admettons que vous vous trouviez un clown quelconque, plus jeune, peut-être plus attrayant… Et après? De toute façon, vous allez mener une vie de nomade? Il ne pensera pas aux enfants! Et les spectateurs?… – Tcherednitchenko voulait dire le public. – Ils rient puis ils regagnent leur maison, leur foyer. Ils sont tous attendus par quelqu’un, tandis que vous, excusez-moi, encore une fois, vous rentrez dans un tel trou, plus personne n’a besoin de vous. Vous êtes fatiguée de vous réchauffer à n’importe quel foyer. (Il avait préparé à l’avance cette phrase, tirée d’une romance célèbre). Je cite. Et si vous cherchez un Cœur qui vous réchaufferait, en voilà un. – Tcherednitchenko pressa sa main gauche sur sa poitrine. Il se mit presque à pleurer sous le coup de ses sentiments envahissants et du vin. Ce serait difficile de décrire tous ces sentiments… Il y avait de l’attendrissement, de la supériorité et de la préoccupation du fort pour le faible: le héros, la victime et le précepteur vivaient en Tcherednitchenko lui-même en ces minutes. Il devinait par une intuition supérieure qu’il fallait s’arrêter, que cela ne pouvait que devenir pire ou alors se répéter… Il fallait s’en aller… – Je ne vous importunerai pas davantage, je m’en vais. La nuit vous permettra de penser. Demain, vous laisserez un message pour moi à votre gardien… celui qui a un bouton, avec un chapeau…

– Je vois.

– Voilà, laissez-lui un mot indiquant où nous nous rencontrerons.

– Bien. Je le laisserai.

Tcherednitchenko serra la paume solide et musclée de la belle artiste, lui sourit avec douceur et, d’une manière encourageante, lui toucha l’épaule:

– Dormez bien… que dis-je, réfléchissez bien.

L’artiste sourit également:

– Au revoir.

“Ce n’est pas une beauté mais elle est très, très jolie, pensa Tcherednitchenko. Ce duvet sur sa lèvre, ah, diable… un tel duvet… ça a du chien. On dit que de telles femmes ont du “tempérament”.

Tcherednitchenko partit dans les rues et marcha longuement dans les ruelles mal éclairées, au hasard. Il souriait malicieusement, satisfait. “Tu as travaillé crânement, mon gars, pensa-t-il à propos de lui-même. En un rien de temps tu as damé le pion”.

Ensuite, quand il partit dans les rues éclairées, quand il s’apprécia lui-même et estima abondamment sa résolution (elle l’a tout simplement étonné aujourd’hui cette résolution) il a soudain pensé, de but en blanc: “Oui, mais tout cela s’est passé horriblement facilement. Un peu trop facilement… Le diable seul sait, évidemment, mais il faudrait bien éviter… ne pas se mettre dans une position stupide. Il se peut que chez eux, elle ait la pire réputation, peut-être qu’elle… ceci… cela… Tu aurais pu quand même te renseigner un peu avant de lui proposer le mariage!”. D’un côté, il se réjouissait d’avoir œuvré avec un tel brio, d’un autre côté… La grande facilité avec laquelle le cœur de cette femme s’était laissé conquérir l’inquiétait tout à coup. Le fait, nouveau pour lui, qu’il savait agir, en cas de nécessité, le fit réfléchir: n’est-ce pas mieux, avec ce punch, de retourner chez lui? Car là-bas, il y a des femmes qui en plus ne sont pas artistes de cirque. Il y a, par exemple, une enseignante, veuve, une beauté, avec de la prestance, diplômée et avec une bonne réputation. Pourquoi diable n’irait-il pas chez elle un soir et n’exposerait-il pas sa demande franchement comme aujourd’hui? Car, bien sûr, il pensait à cette enseignante, il y pensait mais il avait peur. De quoi au monde devait-il avoir peur?

Bon, bon, bon… – Tcherednitchenko marcha le long du quai jusqu’au bout, jusqu’au port et revint. C’est malheureux lorsque le doute s’installe! Quelque chose, probablement, distingue les gens vraiment forts: ils ne connaissent pas le doute. Le doute rongeait Tcherednitchenko. – Taire ou cacher qu’elle est une artiste de cirque, bien sûr, c’est possible, seulement… Comment cacher son caractère? Cela, tu ne le cacheras pas. Les allures ou les manières de cirque, elles resteront. Car son caractère s’est déjà formé, il est entièrement déterminé, étranger aux soucis familiaux, à la maternité, au foyer. Soit, je tromperai les gens en disant qu’elle était, admettons, administratrice d’un hôtel… mais je ne me tromperai pas moi-même. Mais pourquoi diable devrais-je me tromper?! Apparemment, elle, cette vénérable Eva, elle en a tant vu, bien sûr, de ces Adams, plus que je n’ai changé de nanas dans ma tête de toute ma vie. Elle en a profité de la vie, à coup sûr… avec son petit duvet sur la lèvre. – Ce n’était déjà plus le doute, mais le repentir et la colère qui tourmentaient Tcherednitchenko. Il marchait le long du littoral, serrant les poings dans les poches de sa veste. Il marcha longtemps, il ne regardait pas les femmes qu’il croisait, tout entier plongé dans ses pensées. Bon, bon, bon… Donc, tu t’es réjouis – tout à coup, tu l’avais conquise! Et elle, probablement, maintenant, elle prie Dieu: il s’est trouvé un nigaud, un pigeon qui aimerait l’épouser. Parce que, si elle avait une bonne réputation, est-ce possible qu’aucun homme ne l’ait demandée en mariage avant ses vingt-six ans? Eh ben, quel pétrin… Regardez moi ça, Nicolaï Petrovitch a rapporté une princesse d’outre-mer, nom de nom! Tous les gars précédents se sont juste amusés avec elle. Et un pigeon a décidé d’être son mari! Et ensuite, il apparaîtra qu’elle ne pourra pas avoir d’enfant. Ou pire, elle couchera avec n’importe qui, elle tombera enceinte et dira qu’il est de moi… Et on ne pourra pas lui en tenir rigueur, c’est comme avec l’alcool, le besoin sera né en elle, de renouveler les sensations. Et si ensuite je voulais divorcer, elle exigerait la moitié de la maison… Et ensuite, va prouver au juge que je l’ai arrachée… des cordes. On peut dire “j’ai déblayé un tas de petits riens avec un râteau et sorti de tout en dessous… un bijou gravement cabossé”. – De nouveau, l’enseignante de sa ville, veuve, revint à la mémoire de Tcherednitchenko… Mais quelle horreur, j’ai failli faire une grosse bêtise! Car j’aurais emmené Eva à la maison, elle y aurait organisé une série de «concerts», des scènes, des scandales et alors… bande-toi les yeux de honte et cours au bout du monde”. “J’aurais fait rire toute la ville, aïe, on aurait ri! Mais rentre à la maison, toi, fou farci, achète une autre bouteille de vin ou, mieux, de cognac et une jolie boîte de bonbons et va chez l’enseignante. Discute posément, d’autant plus qu’elle te connaît, qu’elle sait que tu n’es pas un blagueur quelconque, un ivrogne, mais que tu jouis d’une bonne réputation… Parle avec elle. Apparemment, tu sais le faire! Et, probablement, tu auras bientôt un diplôme en poche, – qu’attendre de plus? Espèce de frustré, nom de nom!”

À nouveau, Tcherednitchenko mit longtemps à s’endormir – il pensait à l’enseignante veuve. En pensée, il vivait déjà une vie de famille… Il rentrait du travail et disait joyeusement: “Allez, bobonne, à manger, à manger! et qu’ça saute”. C’est ainsi que parlait toujours le chef ingénieur de la fabrique de meubles, cela faisait drôle, c’était comique. Dans ses pensées, il allait à la réunion du 1er mai avec son épouse, l’enseignante, il la photographiait… D’une manière fourbe, il buvait avec ses copains “le coup de l’étrier”, il chantait dans le bus des chansons à boire… Il pensait aux enfants– comment ils étaient alors avec la grand’mère? Mais lui, ça allait encore, ils discutaient au sujet de Yermak et de sa conquête de la Sibérie, et voilà l’enseignante (il la voit du coin de l’œil), déjà à la maison dans ses pensées depuis longtemps – avec leurs enfants, elle n’était déjà plus de bonne humeur – vite à la maison! Oui non, bon sang, on peut organiser une excellente vie! Une vie magnifique!

Il se délectait tellement en imagination qu’il se rappela l’artiste de cirque comme d’un ancien péché désagréable. Il essaya de remplacer l’enseignante, à la fête de mai, par l’artiste de cirque… Non! L’artiste de cirque n’était pas du tout à sa place. Elle n’allait pas là: elle commençait à lancer des œillades çà et là… Non!

“Comment me conduire demain? Ne pas aller du tout au cirque? Ça ne convient pas. Y aller et inventer 40 bobards – et disparaître. Non, je vais aller voir… Je vais dire qu’on me rappelle d’urgence au travail, que j’ai reçu un télégramme. «Je pars, on va s’écrire». Et c’est tout. Et il faudra veiller à ne pas la croiser dans la rue ces prochains jours. Ils vont bientôt s’en aller”.

Alors, Tcherednitchenko s’endormit. Et il dormit profondément jusqu’au matin. En rêve, il ne vit rien. Un autre jour, Tcherednitchenko alla à la plage se bronzer… Ensuite, quand la représentation allait débuter au cirque, il s’y rendit.

L’employé du cirque rencontra Tcherednitchenko comme son frère.

– Il y a une lettre pour vous, s’écria-t-il, son sourire était plus large que son chapeau. Il secoua son doigt:

– Attention, juste, à rester poli avec les nôtres!

Il voulait probablement recevoir encore trois roubles.

“Va te faire, pensa Tcherednitchenko. Tu es déjà assez gros comme ça. Même sans mes trois roubles, ta gueule va bientôt éclater”.

La lettre se trouvait dans une enveloppe, une enveloppe cachetée. Sans se presser, Tcherednitchenko s’approcha d’un banc, s’assit et se mit à fumer…

Sous la grosse toile du chapiteau, une musique détestable hurlait; de temps en temps, on entendait des éclats de rire: le clown aux longs cheveux jouait probablement ses trucs.

Tcherednitchenko, s’étant accoudé au dossier du banc, sifflota. Il tenait l’enveloppe du bout des doigts et l’agitait légèrement. D’un certain côté, on pouvait penser qu’il recevait pareilles enveloppes au moins trois fois par semaine et que ces enveloppes l’ennuyaient. Non, Tcherednitchenko s’inquiétait. Un peu. Quelque chose, à l’intérieur de lui, tremblait. Il y avait quelque chose d’inconfortable? Si, supposons, il lui passait une telle lubie par la tête – aller épouser une femme, alors est-ce sa faute, à cette femme, d’avoir consenti et d’être finalement repoussée?

Tcherednitchenko décacheta l’enveloppe.

Sur une petite feuille de papier était écrit un bref message… Tcherednitchenko lut. Il regardait en arrière dans la direction du cirque… Une fois encore, il relut. Et dit à voix haute, sans forcer, avec soulagement:

– Alors, voilà, bon, ouf.

Sur la feuille était écrit: “Nicolaï Petrovitch, à quarante ans, il est temps d’être plus intelligent. Eva”.

Et plus bas, d’une autre écriture, plus petite, en toute hâte: “Y a-t-il des orangs-outangs en Turquie?”

Tcherednitchenko relut encore une fois la deuxième phrase, et il rit:

– Blagueur. – Va savoir pourquoi, il a décidé que c’était le clown qui avait ajouté cette phrase. – Ah! Blagueur!… Moi, j’ai une conscience, mon cher, une conscience morale. Cela vous ne pouvez pas le comprendre.

Tcherednitchenko se leva et partit marcher dans les rues, du côté de la mer. En pensées, il répondit à Eva: “Plus intelligent, dis-tu? D’accord, on va essayer, Ignati Evovitch. Tous, nous voulons être intelligents mais parfois nous sommes saisis d’une telle… Comme on dit, une bévue, une erreur arrive même à un sage. La voilà, je l’ai commise, cette bévue. Tu conseilles donc à Nicolaï Petrovitch d’être plus intelligent? Ah, toi, ma chère moustachue. Certes, toi-même tu grimpes tout en haut, alors tu crois voir plus loin et être plus maligne que les autres. Donne plutôt des conseils au type à cheveux longs, afin qu’il ne file pas avec une autre aujourd’hui. Sinon, tu risques de te morfondre toute seule ce soir. Et pour toi, il est impossible de rester seule ne serait-ce qu’une soirée. Comment donc! La vie n’est donnée qu’une seule fois, le corps reste pour l’instant souple, il semble ne pas vieillir. Comment rester seule à la maison?! Non, cela n’est pas possible. Tu dois profiter de chaque jour – “saisir la chance”! Saisissez, saisissez… diablotins surmaquillés”.

Tcherednitchenko jeta l’enveloppe dans une poubelle, se dirigea vers le quai, but au kiosque un petit verre de vin sec, s’assit sur un banc, se mit à fumer, allongea une jambe sur l’autre et se mit à regarder l’énorme paquebot “Russie”. A côté de lui, un jeune couple parlait à voix basse:

– Partir en bateau, n’importe où… Loin, loin! Oui?

– Sur cette sorte de bateau, pour sûr, et ne pas sentir que tu navigues. Bien que, au large…

“Oui, oui, voguez, – Tcherednitchenko reprit mentalement leurs mots , tout en poursuivant l’observation du paquebot. – Voguez!… Blancs-becs”.

Il se sentait bien sur le banc, confortable. Son petit verre de vin sec lui chauffait agréablement la poitrine. Tcherednitchenko, tout doucement, se mit à siffloter pour lui-même “Fleuve d’Amour”.

Traduction: Simone Bodenmann

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