Anton Tchekhov. Images du monde disparu.

L’artiste devrait être non pas le juge de ses personnages et de leurs dires, mais seulement un témoin impartial.

Anton Tchekhov

Anton Tchékhov est né le 17 janvier 1860 à Taganrog, petite ville portuaire sur la côte nord-est de la mer d’Azov, au sud de la Russie, où, les Grecs et les Italiens étant plus nombreux que les Russes, il put connaître dès l’enfance différentes cultures. Il allait en faire un tableau sévère dans sa nouvelle  »Ma vie » (1896) (voir  »TCHÉKHOV – ses nouvelles », page 76),  sous-titrée «récit d’un provincial».

Il était le petit-fils d’un serf du comte Tcherkhov, dans le gouvernorat de Voronej, qui, grâce à son astuce et à sa volonté, était parvenu à économiser et à payer, en 1841, trois mille cinq cents roubles, pour acheter à son maître sa liberté et celle de sa famille. S’il ne l’avait pas fait, son petit-fils serait né en esclavage, n’aurait été qu’une «âme» qui aurait appartenu à un hobereau, puisque l’abolition du servage n’eut lieu qu’en 1861.

Il était le fils de Pavel Iegorovitch Tchékhov (1825-1898), un alcoolique despotique et violent, pour ainsi dire analphabète, qui tenait une mercerie-épicerie, mais avait des aptitudes commerciales à peu près nulles et constamment tenues en échec par ses goûts artistiques et par sa religiosité excessive sinon fanatique. Il passait ses colères en maniant le fouet (terrorisé, Anton se demandait chaque matin : «Serai-je battu aujourd’hui?») ; il le faisait en particulier pour contraindre ses fils à aller chanter à l’église, et, l’instant d’après, s’agenouillait devant les icônes, imposant donc une atmosphère faite à la fois de brutalité et de bigoterie. En effet, chez les Tchékhov, on était confit en dévotions, on suivait très régulièrement les offices et les principes rigides d’une morale aussi conventionnelle que rudimentaire.

Sa mère, Evgenia Iakolevna Morozova (1835-1919), était la fille de négociants en draps de la région de Morchansk, issus également d’une ancienne famille de serfs. Les époux eurent six enfants, dont cinq garçons : Alexandre (1855-1913), Nikolaï (1858-1889), Anton (1860-1904), Ivan (1861-1921) et Mikhaïl (1865-1936), et deux filles : Maria, dite Macha (1863-1957) et Evguenia (1869-1871). Anton allait demeurer toute sa vie particulièrement attaché à sa mère et à Macha, mais ne jugea jamais les siens : «Mon père et ma mère sont des êtres uniques pour moi en ce monde, pour lesquels je n’épargnerai jamais rien», indiqua-t-il.

Cependant, il se plaignit : «Dans mon enfance je n’ai pas eu d’enfance», car elle fut triste. La vie était monotone, parfois sordide. Été comme hiver, on se levait à l’aube. La mercerie-épicerie ouvrait à cinq heures du matin, et ne fermait que vers onze heures du soir, Anton la gardant en veillant donc tard dans le froid, dans l’ennui ; entre deux devoirs rédigés à la lueur des bougies, tout en luttant contre le sommeil, il observait les passants, et écoutait leurs conversations. De ce fait, il avait déjà sur le monde un regard d’adulte.

La famille, le père, la mère et leurs six enfants, vivait entassée dans quatre pièces d’un sous-sol humide, et louait à des étrangers les chambres disponibles. Les enfants grandirent donc dans la pauvreté et les restrictions, côtoyèrent la médiocrité de gens qui se résignaient à leur sort, virent leurs soûleries, eurent connaissance des vols des commis.

Les fils, du fait de la religiosité stricte et de l’engouement musical de leur père, étaient contraints d’aller chaque jour à des cours de chant dans le chœur d’église qu’il dirigeait : «Pendant que tous nos camarades se promenaient, nous devions courir les églises», allait écrire Tchékhov à Ivan Chtchéglov, le 9 mars 1892. Ailleurs, il avoua : «J’ai peur de la religion ; quand je passe devant une église, je me souviens de mon enfance, et la terreur me saisit.» Cependant, il se souvint aussi de la langue si particulière du clergé, langue pittoresque, émaillée de locutions slavonnes et d’argot de séminaire.

Il était de santé précaire, étant victime de catarrhe, de maux de gorge, de migraines, de péritonites, d’hémorroïdes, de malaria.

Malgré une situation financière difficile, les Tchékhov tinrent à faire faire à leurs enfants de bonnes études. À l’âge de sept ans, Anton fut inscrit à l’école grecque du quartier où il reçut une éducation religieuse poussée. L’année suivante, il entra au lycée de Taganrog. Il se montra alors un élève plutôt moyen, qui redoubla par deux fois (en troisième et cinquième), ce qui n’était pas très surprenant compte tenu de la charge continuelle de travail à la boutique et de dévotion à l’église qu’il devait supporter. Mais, pour la première fois, il côtoya des enfant «qu’on ne fouette pas», et des intellectuels, même s’ils étaient de ces maîtres médiocres dont il allait faire plus tard la caricature dans sa nouvelle,  »L’homme à l’étui ». Alors qu’il était considéré jusque-là comme un enfant discret et réservé, il se fit, au lycée, une réputation de farceur par sa facilité à affubler les professeurs de surnoms amusants, ses bons mots, son humour, ses commentaires satiriques, ses inventions drolatiques, ses mauvais tours. Déjà, il s’essaya à écrire de petits textes, des anecdotes, des parodies, des histoires cocasses. Mais, à aucun moment, il ne pensa rivaliser avec ses frères car Alexandre était d’une intelligence extraordinaire, éblouissait ses professeurs qui lui prédisaient une immense carrière d’écrivain, tandis que Nikolaï faisait de magnifiques dessins.

Il passait ses vacances dans le doux décor du village de Kniajaia, chez son grand-père qui était le régisseur d’une comtesse. Dans une lettre à Plechtchéev, il se rappelait, en 1888, le voyage, qui durait plusieurs jours à travers «un pays fantastique que j’aimais, où autrefois je me sentais chez moi, car j’en connaissais chaque recoin», qui était, à lui seul, une aventure inoubliable : soixante «verstes» [une verste fait un peu plus d’un kilomètre] de steppe parcourues dans des attelages tirés par des bœufs, nuits passées sous le ciel profond de l’Ukraine, dans le foin odorant, atmosphère étrange et poétique, visages entrevus. Il allait longtemps en garder vivant le souvenir, avant de l’utiliser dans sa nouvelle  »La steppe ».

Comme les frères Tchékhov ne rataient aucun des spectacles donnés au théâtre municipal de Taganrog dont le répertoire était très riche, il fut ébloui, à l’âge de treize ans, par l’opéra-bouffe ‘’La belle Hélène’’ de Jacques Offenbach, et apprécia les vaudevillistes français, en particulier Feydeau. Eux-mêmes mirent régulièrement en scène des pièces comiques dans le théâtre qu’ils avaient construit à la maison, Anton y jouant quelques rôles, comme celui du gouverneur dans  »Le révizor » de Gogol. Il se mit à aimer Shakespeare, et en particulier  »Hamlet ».

Que lui est-il arrivé en 1873 pour qu’il ait pu confier plus tard : «J’ai saisi les secrets de l’amour à l’âge de treize ans.»? On pense qu’il aurait eu une brève aventure avec une jeune paysanne.

À l’âge de quatorze ans, il commença à gagner quelques kopecks en servant de répétiteur à des fils de notables. En même temps, imitant ses deux aînés, Alexandre et Nikolaï, de charmants ivrognes qui publiaient, le premier, des textes, le second, des dessins, dans des journaux et revues humoristiques, lui, qui avait une facilité qui tenait du prodige, qui écrivait comme il parlait, «à demi machinalement», qui se sentait capable de composer sur n’importe quoi (prenant un jour un cendrier sur la table, il s’exclama : «Tenez, regardez ceci, je peux dès demain écrire une nouvelle qui s’appellera “Le cendrier” !»), dans cette période de joyeuse effervescence, il rédigea, deux ou trois heures par jour, sur le coin de la grande table où trônait le «samovar» (petite chaudière portative pour faire du thé), au milieu des éclats de rire de ses frères et de leurs camarades, des textes, qu’il considérait comme des «sornettes, des bêtises», qui portaient sur la vie de tous les jours qu’il observait de son regard moqueur : scènes de famille, scènes de rue, où étaient mêlés les commerçants, les cochers, les étudiants, les fonctionnaires, les popes ; scènes comiques, où le rire s’achevait généralement en grimaces. C’étaient des pièces de théâtre (dont ‘’Quand la poule chanta’’, qui est perdue), des nouvelles, des inventions bouffonnes (comme ‘’L’élevage artificiel des hérissons : manuel à l’usage des fermiers’’). Mais, n’ayant aucune démarche d’écrivain, il ne pensa même pas à garder les manuscrits.

En 1875, Alexandre et Nikolaï partirent à Moscou, pour y poursuivre leurs études. Anton devint alors le chef de la famille, ayant à charge ses parents et ses frères et soeur à cause des défaillances de plus en plus marquées de son père. Celui-ci, au printemps 1876, du fait d’une mauvaise opération immobilière et de la baisse continue des revenus de son magasin, vit ses difficultés financières s’aggraver. Il avait emprunté cinq cents roubles, mais ne put rembourser ses traites. Il connut une faillite retentissante, ce qui, à l’époque, signifiait être sous la menace d’une incarcération. Il ne lui resta plus qu’à céder le magasin, et à fuir secrètement et nuitamment à Moscou pour rejoindre ses deux fils aînés, et cesser désormais d’être le tyran domestique qu’il avait été pour n’être plus qu’un bon vieux papa qu’il fallait entretenir. Quelques mois plus tard, vinrent aussi à Moscou la mère et les deux plus jeunes enfants, tandis qu’Anton et Ivan continuaient à aller au lycée de Taganrog. La maison étant revenue à un des créanciers, Ivan trouva refuge chez une tante, avant de partir lui aussi pour Moscou à l’automne 1876. Anton y loua seul un coin, et fut donc, à l’âge de seize ans, livré à lui-même, devant non seulement subvenir à ses besoins en donnant des leçons particulières, mais assumer aussi des responsabilités d’adulte, puisqu’il fut chargé de liquider l’affaire de son père. Et, se montrant soucieux de venir en aide à sa famille, qui, à Moscou, ne disposait alors d’aucun revenu régulier, et vivait dans une profonde misère, logeant dans un sous-sol humide par les fenêtres duquel on n’apercevait que le trottoir et les pieds des passants, il envoya non seulement l’argent qu’il put sauver du naufrage, mais aussi, chaque mois, quelques roubles, dans des lettres où il réconfortait les siens. En effet, en Russie, l’esprit de famille est fondamental, et il ne s’y est pas soustrait, affirmant : «Mon père et ma mère sont les seuls êtres au monde pour lesquels je n’épargnerai jamais rien. Si un jour j’accomplis quelque chose d’important, tout le mérite leur reviendra. Ce sont des gens merveilleux que l’amour pour leurs enfants rend précieux et absout de tous les écarts dus à une existence difficile»

Tout en se préparant assidûment au baccalauréat, il fréquenta, à partir de 1877, la toute récente bibliothèque publique de Taganrog, pouvant ainsi lire en particulier les écrivains français Balzac, Flaubert, Daudet, Maupassant et Zola ; et il continua d’écrire. Ayant fait cette année-là son premier voyage à Moscou pendant les vacances de Pâques, il confia à Alexandre ses premiers petits textes (dont il ne conserva aucun) pour qu’il les présente à plusieurs rédactions moscovites, et aussi une pièce de théâtre….

Source : http://www.comptoirlitteraire.com/t.html

En septembre 1901, il soigna son hémoptysie à Gaspra, chez une riche amie du comte Léon Tolstoï, qui était présent. Gorki les rejoignit, observa leur amitié complice. «J’aime beaucoup Tchékhov, écrivit Tolstoï, il est modeste et silencieux comme une jeune fille, il marche comme une jeune fille, il est tout simplement merveilleux !»

Le 25 mai 1901, cet éternel célibataire (grand amateur de bordels, paraît-il) qui s’était si bien défendu contre l’emprise des femmes avant de tomber quand même dans le piège de l’amour, épousa à Moscou, à l’église de l’Exaltation de la Croix, Olga Knipper parce qu’elle insistait pour être «aimée au grand jour», porter le nom de son amant. Comme il redoutait une cérémonie grandiose, l’union fut célébrée à peu près secrètement, en présence de quelques personnes seulement, dont la mère et la soeur du marié, la mère de la mariée.

Tchekhov – Le Témoin impartial

France | 1994

Un film de Jacques Renard

Note : 5 sur 5.

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