« Vassili Grossman (1905-1964) : Une vie, une œuvre (2001 / France Culture) »

Vassili Grossman (1905-1964), ou “Les manuscrits ne brûlent pas” : Une vie, une œuvre (2001 / France Culture). Ce documentaire de la collection “Une vie, une œuvre” a été produit par Michel Parfenov, il propose un montage d’entretiens de Luba Jurgenson (écrivain, traductrice et enseignante), Alexis Berelowitch (maître de conférences à Paris IV), François Bonnet (correspondant du Monde à Moscou), Pierre Daix (écrivain) et Tzvetan Todorov (directeur de recherche au CNRS, historien, philosophe) ainsi que des lectures de nombreux extraits de l’œuvre de Vassili Grossman. Production : Michel Parfenov. Réalisation : Anne Fleury. 1ère diffusion sur France Culture le 16 septembre 2001.
« Pour qu’existe le socialisme dans un seul pays, il fallait priver les paysans du droit de semer et de vendre librement, et Staline n’hésita pas : il liquida des millions de paysans. Notre Hitler s’aperçut que des ennemis entravaient la marche de notre mouvement national et socialiste, et il décida de liquider des millions de Juifs. »
Ce passage du roman “Vie et destin” de Vassili Grossman stupéfie les censeurs soviétiques de 1960. Rapporter les propos d’un dignitaire nazi qui démontre à un responsable bolchévique la gémellité de leurs régimes respectifs, cela dépasse l’entendement… Ce roman, s’il doit être édité un jour, ne le sera que dans 300 ans – tel est le verdict des plus hautes autorités qui ordonnent la confiscation du manuscrit. Une affaire insensée dont s’est rendu coupable un auteur considéré, jusque-là, comme un écrivain responsable ! Quel rapport y a-t-il en effet entre le Vassili Grossman auteur de “Vie et destin” et le Vassili Grossamn né en 1905, ancien ingénieur dans une mine puis dans une usine de crayons, bon écrivain soviétique, béni par Gorki, capable depuis 1934 de réussites dans des genres aussi différents que les récits sur la guerre civile, les romans “industriels”, l’épopée ouvriériste, le théâtre, les reportages de guerre et même la fresque historique sur la bataille de Stalingrad intitulée “Pour une juste cause” ?
Vassili Grossman est un “cas”. Vingt ans après, “Vie et destin”, le roman maudit conçu comme la deuxième partie de “Pour une juste cause”, passe clandestinement en occident pour être publié en russe, en 1980, à Lausanne, à l’Âge d’Homme. Très peu de temps après, il paraît en français, devient un best-seller international avant d’être édité en 1988, en URSS, en pleine Pérestroïka. Belle revanche pour un auteur mort désespéré en 1964. Une fois de plus, c’est Mikhaïl Boulgakov qui a raison : « Les manuscrits ne brûlent pas. » En Russie du moins. La vie et l’œuvre de cet “écrivain russe du destin juif”, selon la belle expression de Simon Markish, permettront encore longtemps de comprendre le XXe siècle et ses horreurs. Mais sa “leçon de ténèbres” n’est pas qu’un chant funèbre comme en témoignent les carnets d’Ikonnikov de “Vie et destin”, le roman posthume “Tout passe” ou la nouvelle “La Madone sixtine”… Autant que la beauté qui, selon Dostoïevski, devait sauver le monde, la bonté, nous dit Grossman, peut elle aussi accomplir ce miracle…

Source : France Culture

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