Vie et destin d’Anna Akhmatova

Vie et destin d’Anna Akhmatova

La correspondance entre Lydia Tchoukovskaïa et Anna Akhmatova donne un aperçu de la tragédie de la vie littéraire en Union soviétique.

La monumentale publication des Entretiens entre Lydia Tchoukovskaïa et Anna Akhmatova, consignés pendant des décennies, au jour le jour, nous permet de connaître les terribles conditions et le dénuement dans lesquels a vécu l’un des plus grands poètes russes du XXe siècle. Les années de son enfance et de son adolescence exceptées, Akhmatova a vécu dans la misère et la peur, même après les massacres de masse de la grande Terreur et les procès mis en scène dans la Salle des Colonnes à Moscou, dont les accusés de crimes imaginaires avoués sous la torture, étaient exécutés dans la foulée de l’énoncé du verdict.

Nadjeda Mandelstam (1899-1980) et Lydia Tchoukovskaïa (1907-1966), ces deux frêles veuves d’écrivains assassinés, ont sauvé la poésie russe de son annihilation par le pouvoir soviétique. Sans elles, pas d’œuvres complètes de Mandelstam, pas de Requiem, pas de Poème sans héros d’Akhmatova, qui dénommait « époque pré-Gutenberg » les soixante-dix années durant lesquelles écrire en Union soviétique la moindre ligne sur une feuille de papier pouvait signifier la mort, tant pour celui qui en était l’auteur, que pour son destinataire.

 

Une vie privée dans la tourmente de la Terreur

Anna Akhmatova et aussi Lydia Tchoukovskaïa et Nadejda Mandelstam faisaient la queue à l’aube et pendant des jours entiers aux portes de l’administration des camps pour déposer un colis destiné à leurs proches. Elles écrivaient des lettres aux autorités pour s’informer de leur sort, alors qu’ils étaient déjà morts. Les veuves, les mères, les pères ne recevaient aucune réponse. Ils n’apprirent finalement l’assassinat de leur époux, de leur femme, de leur fils qu’au lendemain du « Dégel », c’est-à-dire quelques années après la mort de Staline. Les trois maris d’Akhmatova furent victimes de la Terreur.

En 1921, la Tcheka a liquidé le poète Nicolaï Goumiliov, le premier mari d’Anna Akhmatova. Lev (Liova), leur fils, spécialiste des peuples d’Asie Centrale, arrêté une première fois en 1933, et relâché neuf jours plus tard, fut à nouveau incarcéré en 1935. Akhmatova écrivit alors une requête à Staline ; Liova retrouva la liberté. Mais trois ans plus tard, il avoua, après avoir été torturé, être membre d’une organisation antisoviétique préparant un attentat contre Jdanov, le chef du NKVD. Se trouvant en relégation dans la région de Touroukhansk, il se porta volontaire en 1944 pour le front. Il reprit ses études au lendemain de la guerre et soutint une thèse en1948 sur « L’histoire politique du premier khaganat turc (546-659) ». Mais Liova ne devait respirer qu’une année l’air de la liberté. Il fut à nouveau arrêté et déporté au Goulag. Il ne fut élargi et réhabilité qu’au lendemain des révélations faites par Khrouchtchev à la tribune du XXe Congrès du Parti communiste, en 1956.

Après son divorce avec le poète Nicolaï Goumiliov, Anna épousa le très jaloux Vladimir Chileïko, spécialiste de l’Assyrie et des cultures anciennes de l’Asie. Ils vécurent, miséreux, très malheureux ensemble, dans le palais de Marbre sur la Néva. Ce mari m’est bourreau/Et sa maison prison, écrivit Akhmatova. Ils divorcèrent en 1926.

En troisièmes noces, Akhmatova se maria avec le critique d’art Nicolaï Pounine qui devait mourir en 1953 à l’hôpital du camp de Vorkouta, au-delà du cercle polaire. Même après leur rupture, parce qu’elle n’avait nul lieu où aller, Anna partagea avec l’ex-épouse de Pounine et leur petite fille Ira, deux chambres de « la maison sur la Fontanka », ancien palais des princes Chérémétiev.

 

Le compagnonnage avec les Mandelstam

En tant qu’épouse d’un « ennemi du peuple », Anna Akhmatova a été interdite de publication par le Comité Central pour la première fois en 1925. L’année suivante, la parution d’un recueil de poèmes fut annulée. Commença alors ce qu’elle appelait « une mort civile », qui prit provisoirement fin entre 1940 et 1946.

Anna, qui se lia très tôt avec Nadejda avec laquelle elle séjourna à Tsarskoïe Siélo en 1925, devait rester fidèle aux Mandelstam quand le poète fut arrêté pour la première fois en 1933, après avoir écrit son épigramme sur Staline, Ses gros doigts sont comme des vers… Sa moustache de cafard nargue…

En 1934, une perquisition avait eu lieu dans la chambre des Mandelstam. Arrêté en présence d’Akhmatova, on avait condamné Mandelstam à « seulement » trois ans de relégation à Voronej, grâce à l’intervention de Pasternak auprès de Staline. En 1936, Akhmatova était allée leur rendre visite et leur apporter de quoi assurer leur subsistance, privés qu’ils étaient de tout revenu, malgré les conséquences que la fréquentation d’« ennemis du peuple » pouvait avoir sur sa propre existence, déjà si difficile. En 1937, Mandelstam, aux abois, écrivit L’Ode à Staline et fut autorisé à rentrer à Moscou avec Nadejda. Mais Staline ayant rayé son nom dans le registre des vivants, ce ne fut qu’un court répit sur la route qui le menait à la mort dans les glaces du camp de transit de la Vortouka.

Akhmatova écrit un poème à propos de sa visite à Voronej :

La ville est toute de glace. Et les arbres,

Et les murs et la neige sont comme vitrifiés.

J’avance prudemment sur des cristaux craquants.

Les traîneaux ouvragés glissent en hésitant.

Au-dessus du Pierre de Voronej, des corbeaux,

Des peupliers, et la voûte d’un ciel vert pâle,

Délavée et trouble, empoussiérée de soleil,

La grande bataille de Koulikovo hante

Les flancs de cette terre puissante et victorieuse.

Et les peupliers, coupes entrechoquées,

Vont se mettre à tinter au-dessus de nos têtes,

Comme si, au festin de nos noces

Trinquaient pour nous des milliers d’invités.

 

Mais chez le poète en disgrâce,

La Muse et la Peur veillent tour à tour,

Et s’avance une nuit

Qui ne connaît pas d’aube.

 

A l’écart de la vie littéraire organisée par le régime

Tandis que des milliers de prisonniers voyageaient en wagon cellulaire vers les camps du cercle polaire, le premier Congrès International de l’Union des Écrivains, présidé par Maxime Gorki et Jdanov avait lieu à Moscou. Aragon et Elsa, Malraux et Clara, Paul Nizan, Klaus Mann, Ernst Toller, Boris Pasternak, Ilya Ehrenbourg y assistèrent. Mais Akhmatova refusa de s’y rendre.

Depuis la tribune, Gorki et Jdanov, secrétaire du Comité Central du Parti communiste, exposèrent la doctrine du « réalisme socialiste » en littérature. Gorki recevait les invités dans la somptueuse demeure art-déco que Staline avait mise à sa disposition. Deux ans plus tard, il mourra de manière mystérieuse et subite. Puis ce sera le tour de son fils. Ce n’était pas encore le Novitchok incorporé dans une bouteille d’eau minérale ; le poison avait été introduit dans une boîte de chocolats qu’on lui avait fait porter. Les funérailles nationales de l’écrivain se déroulèrent sur la Place Rouge. Staline et Molotov se tenaient à côté du cercueil.

Klaus Mann qui assistait au Congrès, décrit Gorki : « un vieillard couvert d’honneurs, fatigué, déjà proche de la mort, figé dans sa gloire. »

De la tribune, Jdanov s’adresse aux écrivains : « Le camarade Staline vous a appelés les « ingénieurs de l’âme », quelles responsabilités cela fait-il peser sur vos épaules ? […] Le réalisme socialiste est la reproduction véridique de la réalité dans le cadre du développement révolutionnaire de l’Union soviétique ».

Gorki pourfend « le romantisme bourgeois de l’individualisme, détourné de la réalité, qui ne se construit pas en prenant pour base la représentation convaincante, mais uniquement la « magie du mot » comme chez Proust et ses continuateurs ». Céline, avec son Voyage au bout de la nuit, en prend pour son grade. Gorki le déclare « mûr pour accepter le fascisme », ce qui pour des mauvaises raisons, n’est cependant pas faux ! Les jours suivants, Karl Radek qualifie Joyce de « tas de fumier où s’agitent des vers », Proust de « galeux incapable d’agir. »

Isaac Babel et Boris Pilniak assistent au Congrès, sans y prendre part. Sur les 600 délégués, moins de 60 seront encore vivants pour assister au deuxième Congrès des Écrivains, en 1954.

Les années trente sont funestes pour les écrivains, les artistes, les hommes de science. En 1937, le mathématicien Marveï Bronstein, mari de Lydia Tchoukovskaïa est exécuté. En 1938, exécution de l’écrivain Boris Pilniak, très proche d’Akhmatova qui lui dédie un poème Tu seras le seul à déchiffrer ceci.

En 1940, exécution d’Isaac Babel et de Vsevolod Meyerhold.

En 1939, Sergueï Efron, mari de Marina Tsvétaïeva est exécuté. Évacuée dans un dénuement total à Elabouga avec son fils Mour, Marina Tsvétaïeva se suicide le 31 août 1941.

Quand Akhmatova avait récité son Poème sans Héros dans la Salle des Colonnes (où se déroulaient les procès truqués pendant la Grande Terreur), le public s’était levé pour longuement l’acclamer. Cela indisposa fortement Staline.

En 1946, Jdanov reprit dans son rapport, la phrase de Boris Eichenbaum qui qualifie Akhmatova « de nonne et de putain ».

Exclue de l’Union des Écrivains, interdite de publication après le décret de Jdanov en 1946, privée de pension et de logement, Akhmatova vécut « sans domicile fixe » entre Leningrad et Moscou, jusqu’à sa mort en 1966. Pasternak, son ami très cher, se démenait pour lui trouver des traductions. Il intervint également, mais en vain auprès des autorités pour tenter d’obtenir la libération de son fils.

Lire la suite : https://www.nonfiction.fr/article-10493-vie-et-destin-danna-akhmatova.htm

 

Laisser un commentaire Ваш комментарий

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s