Des gens ordinaires (1945) : le dernier film du tandem Kozintsev-Trauberg sous les feux de la censure

Natacha Laurent

Plan

Contexte

Le film et ses traces

Paroles de censeurs

Les enjeux implicites du rejet


« Au début des années cinquante, j’abandonnai le cinéma pour me tourner vers le théâtre […]. Ce n’est pas le grand écran que je fuyais mais le chemin qui y menait : celui-ci était devenu long et difficile. Aucun de nous ne parvenait à aller jusqu’au bout. À vrai dire, le temps alors n’était pas tant consacré à faire des films qu’à les refaire. La mauvaise période commença pour moi après la trilogie des Maxime. Trois années furent consacrées à l’écriture d’un scénario sur Karl Marx, mais en vain puisque celui-ci ne fut jamais accepté. Quant au film Des gens ordinaires, ce fut un échec : il ne sortit que plusieurs années après son achèvement et j’ignore le nom de celui qui fut chargé de le remonter. Un destin semblable attendait Pirogov et Belinski.1 » Lorsqu’il écrit ces lignes à la fin de sa vie, Grigori Mikhailovitch Kozintsev (1905-1973) a retrouvé le chemin du cinéma et de la gloire avec ses adaptations de Don Quichotte (1957), Hamlet (1964) et du Roi Lear (1971). Mais les années quarante restent associées pour lui, comme pour beaucoup de ses collègues, au combat usant mené quotidiennement contre une administration tatillonne chargée d’exercer sur les œuvres cinématographiques une censure de plus en plus sévère.

2Dans l’histoire du cinéma, les films réalisés par Kozintsev durant cette période – le « second stalinisme » (1939-1953) – sont assurément les moins connus : le scénario d’un film sur Karl Marx, écrit en collaboration avec Leonid Zakharovitch Trauberg (1902-1990) entre 1938 et 1940, fut définitivement refusé en mai 1941. Des gens ordinaires (1945) fut l’une des quatre principales victimes cinématographiques de la campagne idéologique menée à l’automne 1946 et ne fut autorisé qu’après la mort de Staline, en août 1956. Enfin Pirogov (1947) et Belinski (1951), qui appartiennent à l’un des genres les plus académiques de la fin de la période stalinienne, celui de la biographie filmée, sont généralement considérés comme les œuvres les moins intéressantes de Kozintsev – mais n’ont pas été interdits comme le laisse entendre leur réalisateur dans ses souvenirs. Autant de raisons pour expliquer l’opacité qui entoure ces films, dont l’auteur est pourtant l’un des plus grands noms du cinéma soviétique, cofondateur avec Leonid Trauberg de la FEKS (Fabrique de l’Acteur Excentrique), cet atelier phare de l’avant-garde des années vingt. Après les fécondes et célèbres expériences des années vingt, dont la Nouvelle Babylone (1929) reste l’emblème, après la très populaire trilogie des Maxime réalisée entre 1935 et 19392 et toujours en collaboration avec Leonid Trauberg, avant les adaptations de chefs d’œuvre de la littérature pendant le Dégel, les films des années quarante sont souvent présentés comme mineurs. Soupçonnés d’être des œuvres de propagande, voire de compromission avec le régime, ils ne bénéficient en général, dans les histoires du cinéma soviétique, que d’une simple mention.

3Pourtant il en est un qui mériterait plus d’attention. Ni œuvre mineure, ni œuvre de propagande, Des gens ordinaires3 occupe une place originale tant dans la carrière de Kozintsev et de Trauberg que dans l’histoire des relations entre les professionnels du cinéma et le pouvoir bolchevique.

Contexte

4Après l’interdiction de ce film en 1946 par le Comité central du parti communiste, le plus célèbre tandem de l’histoire du cinéma soviétique se sépara. Depuis leur entrée en cinéma au début des années vingt, Kozintsev et Trauberg avaient toujours tourné ensemble. Et avec la même équipe leningradoise : l’opérateur Andreï Moskvine, le décorateur Evgueni Enei (tous deux issus de la FEKS et collaborateurs de Kozintsev et Trauberg depuis 1926), et le compositeur Dmitri Chostakovitch, qui avait rejoint le groupe en 1929. Des gens ordinaires est le dernier film qui les rassembla tous. Après 1946, Kozintsev et Trauberg continuèrent de tourner4, mais leurs routes ne devaient plus se croiser. Par ailleurs, tout au long de leur collaboration, ils avaient montré une nette préférence pour les sujets historiques (le ManteauNeiges sanglantesla Nouvelle Babylone, les Maxime…). Des gens ordinaires est, avec Seule (1931), l’un des très rares films qu’ils consacrèrent à l’Union soviétique contemporaine. Portant sur la vie de l’arrière pendant la Seconde Guerre mondiale, il relate l’évacuation d’une usine d’avions leningradoise vers l’Asie centrale. Ce film croise en permanence deux récits : le premier est celui d’un collectif d’ouvriers (et surtout d’ouvrières) qui, malgré des conditions climatiques et matérielles très difficiles, se vouent corps et âmes à la reconstruction de leur usine. Le deuxième est un mélodrame qui concerne le directeur de l’usine, Eremine, et sa femme Tania. Celle-ci, que tout le monde croyait disparue, se retrouve par hasard parmi la population évacuée avec les ouvriers de l’usine Tchkalov. Amnésique depuis qu’elle est tombée aux mains des Allemands, elle retrouve la mémoire et son mari à la fin du film – au moment même où, des hangars de l’usine, sort le premier avion produit par l’usine en Asie centrale…..

Lire le texte intégral : https://journals.openedition.org/1895/135

Grigori Kozintsev

Une jeunesse marquée par le théâtre Grigori Kozintsev est né en 1905 à Kiev, en Ukraine, qui faisait alors partie de l’empire russe. Il devient apprenti décorateur dès l’âge de 14 ans, puis part pour Leningrad dès 1920. Inscrit à l’Académie des Beaux-Arts, il y suit des cours de peinture et se lie d’amitié avec Leonid Trauberg, avec lequel il fonde en 1921 la FEKS (Fabrique de l’acteur excentrique), un ensemble de théâtre expérimental qui préconise pour les acteurs un mode d’interprétation inspiré de celui du cirque, du cabaret et du music-hall. Ils font ainsi la mise en scène théâtrale de l’Hyménée de Gogol, associant cirque, cabaret et cinéma.

La première période : les années de collaboration avec Leonid Trauberg Quelques années plus tard, Kozintsev et Trauberg s’orientent vers la production cinématographique et tournent en 1924 leur premier film, Les Aventures d’Octobrine, suivi jusqu’en 1946 de nombreuses autres oeuvres en coréalisation. Les Aventures d’Octobrine est une comédie d’agit-prop où ils dénoncent la cupidité des capitalistes occidentaux qui exigent des paysans et ouvriers le remboursement des dettes tsaristes. Les comédies « excentriques » laissent progressivement place à des oeuvres plus graves où s’expriment des préoccupations sociales, liées aux bouleversements de l’histoire. Le réalisme et la réalité soviétique contemporaine prennent alors le pas. Leur collaboration atteindra des sommets avec la trilogie des Maxime (1935-1939), pour laquelle ils reçoivent le Prix Staline en 1941. Le personnage principal, prolétaire révolutionnaire, est un combattant exemplaire avant, pendant, et après la révolution d’Octobre. Ce film, en tant que pure propagande soviétique et menace à l’ordre social américain, sera censuré aux Etats-Unis.

Cependant, comme beaucoup d’autres artistes, Kozintsev et Trauberg sont en butte aux répressions politiques, depuis le milieu des années 40. Ainsi, le film Des gens simples (1945), qui évoque la dureté des conditions de vie du front intérieur sera interdit jusqu’en 1956. Ce film sera le dernier de leur longue collaboration ; Kozintsev et Trauberg se séparent alors définitivement. La seconde période : retour au théâtre avec des adaptations filmées.

Seul, Kozintsev réalise des biographies filmées, puis revient au théâtre. Sa carrière de cinéaste repart au moment du « dégel ». Don Quichotte (1957), ainsi que Hamlet (1964) et le Roi Lear (1971) lui vaudront l’admiration internationale. Grigori Kozintsev meurt le 11 mai 1973 à Leningrad (Saint-Pétersbourg) ; il a alors 68 ans.

FILMOGRAPHIE

Première période : co-réalisations avec Léonid Trauberg
1924 Les aventures d’Octobrine – Похождения Октябрины
1925 Michka contre Youdenitch
1926 La Roue du diable – Чертово колесо
1926 Le Manteau – Шинель
1927 Le Petit Frère
1927 SVD/ l’Union pour la grande cause – Союз великого дела
1929 La Nouvelle Babylone – Новый Вавилон
1931 Seule – Одна
1935 La Jeunesse de Maxime – Юность Максима
1937 Le Retour de Maxime – Возвращение Максима
1939 Maxime à Vyborg – Выборгская сторона
1941 Rencontre avec Maxime
1941 Incident au bureau du télégraphe
1943 Nos jeunes filles – Наши девушки
1943 Le Jeune Fritz – Юный Фриц
1945 Des gens ordinaires – Простые люди
Dernier film avec Leonid Trauberg, « Des gens ordinaires » est interdit jusqu’en 1956

Seconde période : Le temps des biographies et des adaptations littéraires
1947 Pirogov – Пирогов
1951 Belinski – Белинский
1957 Don Quichotte – Дон Кихот
1964 Hamlet – Гамлет
1970 Le Roi Lear -КорольЛир

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