L’énigme de la Symphonie dite «Leningrad» de Chostakovitch

L’énigme de la Symphonie dite «Leningrad» de Chostakovitch

Par Verena Nees
Shostakovich
Dmitri Chostakovitch

 

Il y a 70 ans eut lieu un concert mémorable. Le 9 août 1942, la Septième Symphonie de Dimitri Chostakovitch dite « Leningrad » était jouée dans la ville du même nom, maintenant Saint Petersbourg. A l’époque, la ville se trouvait assiégée par l’armée allemande depuis plus d’une année, et ses habitants étaient soumis à une famine implacable. Karl Eliasberg conduisit un orchestre composé de quinze musiciens survivants de son orchestre de la radio et d’autres musiciens qui avaient été rappelés du front pour l’occasion. L’Orchestre philharmonique de Leningrad, alors sous la direction d’Evgueni Mravinski, avait été évacué à Novossibirsk, où son interprétation de la Septième Symphonie avait déjà rencontré un grand succès en juillet.

La partition de la symphonie fut transportée dans un avion spécial qui contourna le blocus pour atteindre la ville assiégée. Le jour même du concert, l’armée allemande commença une offensive soumettant la ville à de lourds bombardements. L’armée soviétique stationnée à Leningrad imposa le silence à ses canons antiaériens pendant la durée du concert.

« Les gens arrivèrent par petits groupes ou isolément. Par des itinéraires fréquentés, ils venaient des quartiers éloignées de la ville, faisant de larges détours pour éviter les endroits où des pancartes portaient l’inscription suivante:’Empruntez l’autre côté de la rue. Risques de tir d’artillerie’. Ils traversaient alors la rue pour gagner le côté sûr et regardaient le crépi et les corniches s’effriter, les pierres tomber des murs des immeubles mitraillés. Ils avançaient prudemment, l’oreille attentive au fracas du front et aux détonations des explosions voisines, se demandant si les tirs n’étaient pas en train de se rapprocher de la rue qu’ils suivaient, afin de rejoindre en toute hâte la grande salle des colonnes où se donnait le concert. » [1]

Valerian Bogdanov-Berëzovski, un compositeur ami de Chostakovitch qui assista au concert, écrivit deux jours plus tard dans le journal Leningradskaïa Pravda que le concert « se déroula dans un climat de fougue et de passion – comme un meeting, grandiose et solennel – comme un jour de fête nationale ». [2] On disait que la musique était audible jusque dans les tranchées de soldats allemands.

Peu après sa première, la Symphonie « Leningrad » commença une marche triomphale à travers les salles de concert du monde entier et devint l’œuvre la plus populaire de Chostakovitch. Outre la réception qui lui fut donnée dans les villes de l’Union Soviétique, elle fut jouée soixante fois en Amérique seulement et dans la plupart des plus grandes villes d’Europe orientale et occidentale. Elle fut jouée pour la première fois à Berlin au Staatsoper allemand sous la baguette de Sergiu Celibidache durant l’hiver 1946-1947. Partout, elle rencontra un accueil enthousiaste. Des critiques musicaux, des musiciens et des chefs d’orchestre comparaient la Septième Symphonie de Chostakovitch à l’« Héroïque » de Beethoven, qualifiant le compositeur de génie. De manière générale, sa Septième était identifiée au combat du peuple soviétique contre les forces du fascisme.

Pendant l’après-guerre, la Septième Symphonie ne fut jouée que rarement. En Union Soviétique, Andrei Zhdanov, le fonctionnaire culturel de Staline, décria l’œuvre pour cause de manque d’optimisme. Chostakovitch fut accusé d’avoir négligé d’opposer la puissance de l’Armée rouge à la violence des envahisseurs nazis dépeints dans le premier mouvement. En Occident, pendant la guerre froide, les œuvres de Chostakovitch, et tout particulièrement la Symphonie « Leningrad » furent dénigrées et abandonnées parce que considérées comme de la musique commanditée par Staline.

Cette vision demeura incontestée jusqu’en 1979, où les mémoires de Chostakovitch furent publiées à titre posthume par Solomon Volkov, le jeune critique musical soviétique qui avait émigré aux Etats-Unis après la mort du compositeur en 1975. [3] Les mémoires étaient basées sur des comptes-rendus de rencontres, autorisés par le compositeur lui-même et révélant Chostakovitch comme un opposant de Staline et de la bureaucratie qui régnait en Union Soviétique. Elles furent d’abord violemment attaquées dans le monde occidental et oriental et considérées comme une contrefaçon. Bien qu’il fût notoire que Chostakovitch était entré en conflit avec la bureaucratie régnante en 1936 et en 1948, cette dernière l’avait néanmoins employé comme ce qu’elle avait de mieux à montrer en fait de musique soviétique pendant la guerre et aussi plus tard, pendant la guerre froide.

L’avènement de l’ère de Gorbatchev et en particulier la dissolution de l’Union Soviétique aboutit à un retournement significatif de la réception réservée à la musique de Chostakovitch. Les musicologues ont commencé à réinterpréter ses œuvres, découvrant en elles une « critique larvée du système politique ». La fin de l’Union Soviétique, dont certains ont dit qu’elle sonnait le glas du socialisme et consacrait le triomphe du capitalisme, transforma le climat intellectuel dans tous les domaines de la vie culturelle et sociopolitique dans les années 1990, et ce changement se refléta dans la musicologie contemporaine. Cette tendance est exemplifiée par le musicologue britannique Ian MacDonald, dont la biographie de Chostakovitch fut publiée en 1990. Il tenta de trouver des « messages codés de résistance à la tyrannie communiste » dans tous les détails de la musique de Chostakovitch. [4]

Les mémoires publiées par Solomon Volkov furent également réhabilitées. De nombreux amis, musiciens et chefs d’orchestre ayant connu Chostakovitch confirmèrent que les affirmations faites par Volkov dans son livre représentaient un compte-rendu généralement correct des opinions du compositeur. Néanmoins, Solomon Volkov résista à l’interprétation maintenant très répandue de l’attitude de Chostakovitch. Interviewé par le musicologue hambourgeois Gunther Wolter à New York en 1995, il dit : « De nos jours, tout le monde dit, oui, bien sûr, nous avons toujours vu Chostakovitch comme une sorte de dissident secret, mais ce n’était pas le cas. Placer Chostakovitch dans le camp des dissidents serait aussi erroné que de l’étiqueter comme partisan de Staline et de la bureaucratie soviétique officielle. » La vérité est que Chostakovitch était toujours du côté des opprimés. [5]

La symphonie « Leningrad » aujourd’hui

Depuis lors, de nombreuses œuvres de Chostakovitch ont partout été intégrées dans le répertoire. Néanmoins, la Septième Symphonie, dite « Leningrad », est largement négligée et rarement jouée. Pourquoi en est-il ainsi ? Cela reste une énigme tant pour les critiques que pour les musiciens. La Septième Symphonie ne peut pas facilement être réconciliée avec l’interprétation conventionnelle selon laquelle Chostakovitch pratiquait, dans ses œuvres, une critique larvée du « système communiste ». Cette manière de penser est contredite en particulier par le premier mouvement, dans lequel une référence claire est faite à la guerre et à la menace du fascisme. Beaucoup l’ont aussi critiquée pour être trop longue et trop bruyante, n’étant dès lors plus acceptable pour le public de concert d’aujourd’hui. Certains disent que la valeur de la symphonie réside en premier lieu dans sa qualité de document historique. Dans les circonstances prévalant à l’époque, son langage musical simplifié aurait captivé les masses, mais les temps auraient changé.

Solomon Volkov s’est lui aussi rallié à la nouvelle tendance. Dans son livre Chostakovitch et Staline – L’artiste et le tsar (2004), il relève que la Septième Symphonie a été planifiée en premier lieu comme une musique s’opposant à la terreur stalinienne, mais aurait pris une signification différente après l’invasion nazie. Il affirme que le grand succès de la symphonie était surtout dû à la campagne de propagande menée tant par Staline que par les Américains et que d’autres compositeurs tels Béla Bartók et Serguei Rachmaninov l’avaient critiquée immédiatement après ses premières représentations à l’étranger. Il conclut ses commentaires par les termes suivants : « La Septième Symphonie était une cible facile : un hybride étrange, disgracieux de Mahler et de Stravinski, trop longue, trop ouvertement émotionnelle. » [6]

Krzysztof Meyer, le compositeur polonais qui a personnellement connu Chostakovitch et le respectait, auteur d’une biographie de ce dernier qui fait autorité et qui fut d’abord publiée en Pologne en 1980, écrit : « Cette Symphonie ‘Leningrad‘ est-elle véritablement le chef-d’œuvre qui éclipse tout ce que Chostakovitch avait composé jusque-là ? On ne saurait aujourd’hui répondre à cette question par l’affirmative… son programme et la simplicité de son langage lui permirent de captiver et d’émouvoir effectivement les larges masses. Aujourd’hui, cette Symphonie « Leningrad » nous gêne par la structure démesurée de certains épisodes… » [7]

En 1981, Krzysztof Meyer, alors professeur de musique à Cologne, a complété l’opéra « Les Joueurs » de Chostakovitch, dont le compositeur avait laissé des fragments à sa mort. L’œuvre fut présentée à Wuppertal en 1981. Dans les années 1970 et 1980, Meyer sympathisait avec l’intelligentsia polonaise rassemblée autour de Jacek Kuron qui a co-fondé le syndicat Solidarité. Au début de sa biographie, il atteste à Chostakovitch « des compromis divers » et « un indéniable opportunisme ». [8]

Bernd Feuchtner, directeur actuel de l’opéra de Heidelberg, publia son livre And Art Gagged by Crude Power en 1986. Les commentaires qu’il fait dans cette œuvre au sujet de la Septième Symphonie sont particulièrement abstrus. Adoptant un style postmoderne, il l’interprète comme une mise en cause générale de la violence et écrit : « Chostakovitch est manifestement resté lui-même pendant les années de guerre, écrivant une accusation furieuse contre le relâchement de la vigilance face à la violence – qu’elle prenne les traits de la terreur stalinienne ou ceux de l’agression fasciste qu’on avait niée pendant la période ‘de l’amitié’ (c.-à-d. du pacte germano-soviétique] ».

Feuchtner, ancien porte-parole culturel de la Ligue communiste ouest-allemande, maoïste, met encore explicitement le thème des variations qui parcourt le premier mouvement – et qui selon lui soulève « de l’anxiété en nous » en relation avec l’Armée rouge: « L’idée que cette conduite bassement militaire a un caractère national spécifique ne peut pas être déduite de la musique ». Il explique l’engouement du public pour la Symphonie « Leningrad » de la manière suivante : « En même temps, toutefois, cette démonstration de violence a aussi sa propre fascination. Un certain nombre d’auditeurs succombent à cette fascination à la première audition. Qui a été élevé sans éloge des vertus militaires ? … Tout ce qu’on peut dire du thème des variations, c’est qu’il incarne la stupidité qu’il célèbre lui-même. Cette stupidité n’est pas nationale, mais universellement humaine – internationalement inhumaine ». [9]

La meilleure réponse à des critiques suffisantes et déformatrices comme celles de Feuchtner sont les paroles même du compositeur. Il écrivit les trois premiers mouvements de la symphonie à Leningrad en septembre 1941 et les joua au piano à ses amis intimes. Plus tard, il se souvint dans ses mémoires : « Ma Septième Symphonie ‘Leningrad’ a été composée rapidement. Je ne pouvais pas ne pas la composer, c’était la guerre. Je devais être solidaire du peuple, je voulais créer l’image de notre pays en guerre et la capturer dans la musique ». [10]

Isaak Glikman, critique et directeur de théâtre ami de Chostakovitch, constate dans la préface à sa correspondance avec ce dernier, publiée en 1998, que le compositeur lui avait demandé de lui rendre visite au début d’août 1941. « … il se mit au piano et joua l’exposition si belle, si élevée de la 7e symphonie, ainsi que le thème des variations, qui invoquait l’invasion nazie… Après un moment de silence, il finit par dire ‘Je ne sais quel sera le destin de cette pièce’ – et il ajouta après cette pause : ‘Nos braves critiques me reprocheront sans doute d’imiter le Boléro de Ravel. Tant pis, moi, j’y entends la guerre. » [11]

Dans l’édition du journal Moskovski bolchevik du 19 avril 1942, Chostakovitch est cité ainsi: « On me fit savoir que je devais quitter la ville. Je m’y refusais absolument, d’autant plus qu’une atmosphère de lutte régnait partout. Femmes, enfants et vieillards montraient un courage exceptionnel ; je n’oublierai jamais l’héroïsme de ces gens qui vivaient sous une grêle de bombes. Les femmes surtout se comportèrent de manière admirable durant le siège de la ville. » [12]

Au début du blocus, le compositeur chercha en vain, à trois reprises, à rejoindre l’Armée rouge, mais fut par la suite incorporé dans la brigade de pompiers du conservatoire et affecté à la tâche de creuser des tranchées. Finalement, au début d’octobre, il fut évacué à Kouïbychev avec sa famille. Il y termina la symphonie en décembre 1941. Il n’avait aucun doute quant au parti qu’il prenait. Il soutenait la « violence » que le peuple utilisa pour défendre Leningrad et les acquis de la révolution d’Octobre.

«Je fais appel uniquement aux gens qui sont capables d’entendre»

Le manque de compréhension de la Septième Symphonie se reflète aussi dans les interprétations largement divergentes qu’en font les chefs et les orchestres. La première représentation à l’étranger, sous la baguette d’Arturo Toscanini, qui se conforma à l’exigence d’une symphonie héroïque de guerre, était furieusement condamnée par Chostakovitch : « Tout est faux ». Dans la période de l’après-guerre, les interprétations couvraient toute la gamme de l’insipide et dénué d’émotions à l’excessivement mélodramatique, du vivement joyeux au triste et endeuillé ; ou elles ont simplement été trop lisses et superficielles, par exemple, comme certains enregistrements produits dans l’ancienne Union Soviétique. Dans la plupart des cas, il ne reste que peu de l’esprit combatif de la population de Leningrad, et tout aussi peu de la tragédie de l’histoire soviétique.

Lire la suite : https://www.wsws.org/fr/articles/2013/11/shos-n04.html

 

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