Deux films de Larissa Chepitko

Le 7 juillet 1979, Andreï Tarkovski écrit dans son journal à propos de son amie : « Il y a eu hier les obsèques de Larissa Cheptiko et de cinq membres de son groupe. Accident de voiture. Tous tués sur le coup. Si brutalement que pas un n’avait d’adrénaline dans le sang. Il semble que le conducteur se soit endormi au volant. C’était tôt le matin. Entre Ostachkovo et Kalinine ».

 

 

Décédée le 2 juillet 1979, Larissa Cheptiko, âgée de 41 ans, n’a réalisé que 5 films. Sa beauté lui a valu de commencer une carrière d’actrice avant de s’orienter vers la réalisation en suivant les cours d’Alexandre Dovjenko*, tout comme elle ukrainien, au VGIK, l’institut du cinéma de Moscou. Elle gardera toujours en mémoire la leçon de son mentor : « Dovjenko nous enseignait à rester fidèles à nous-mêmes, à faire confiance à nos sentiments, à défendre nos conceptions. J’ignorais alors combien c’est difficile. » De fait, son cinéma ne cesse d’interroger la place du singulier, la valeur de l’engagement et le sens d’une soumission totale à la logique collectiviste qui régit la société soviétique. Aux côtés de Kira Mourotova, Elem Klimov ou Otar Iosselani, elle a esquissé les possibles d’un cinéma plus ouvertement contestataire que celui de ses glorieux aînés. Ainsi Larissa Chepitko a pu, un temps, être assimilé au mouvement dit des « films du dégel », inspirée en cela par les nouvelles vagues occidentales.

 

 

Les Ailes (1966)

Dans Les ailes, (1966), pourtant, le « dégel » est pour plus tard, Brejnev a succédé à Khrouchtchev voilà près de deux ans mais le rideau reste de fer et le ciel de plomb. Comme dans L’ascension (1977), le salut de l’héroïne est encore à venir du ciel ; formule à entendre, ici, littéralement puisque Nadezhda est une ancienne pilote de chasse, stalinienne fervente, au passé glorieux et dramatique.

 

 

Découvrir aujourd’hui ce film fait l’effet d’endosser un costume en ayant omit d’y ôter le cintre ! Tout y est raide, gris, et compassé. Le visage doux et digne de Nadezhda, vaguement androgyne, est comme celui d’une Christine Ockrent virée sentimentale. Lorsqu’un sourire s’y esquisse il est sitôt à demi séché comme une larme. Aux quatre coins du cadre, toujours admirablement composé, quelqu’un semble guetter dans l’ombre. Ainsi, un matin de soleil, Nadezhda sympathise avec une serveuse puis finit par danser avec elle dans le café désert. Elles s’offrent une fraction d’insouciance et, sitôt, c’est autant d’hommes collés aux vitres comme des poissons aux parois d’un bocal, bouches ouvertes et roulant des yeux de merlan frit. Mais plus souvent on la voit déambuler au long des couloirs de son institution, raide comme un cierge de Pâques, en attente d’un retour de flamme. Suite à ses blessures de guerre qui l’ont cloué au sol, elle est devenue directrice d’une école d’apprentissage et députée au Conseil de ville. Une notable donc. Une femme seule aussi et surtout. En tant qu’héroïne de guerre c’est une icône exposée au musée de sa ville mais, lorsqu’elle rentre chez elle, sa fille lui annonce vouloir se marier avec un homme divorcé de trente sept ans sans même se soucier de son consentement.

 

 

« Tu devrais m’envier plutôt que de me faire honte », dit-elle, désemparée. Elle se résout pourtant à faire la connaissance de son futur gendre et se trouve confrontée à un groupe d’artistes et d’intellectuels qu’on devine peu réceptifs à la propagande officielle. Elle a amené un gâteau et du vin qu’elle entend bien partager avec eux, se forçant à paraître enjouée : « Jeunes gens, pourquoi êtes vous si solennels, jouez donc votre boogie-woogie. ». C’est pourtant un saxophone qui accompagne la suite dans une scène aux résonnances étrangement beat, comme prélevée d’un film de Robert Frank. Par delà la bonne humeur affectée, deux générations, deux conceptions de l’existence s’affrontent, les premières d’une longue lignée, irréconciliables. À un autre moment, elle recherche un élève rebelle qui s’est enfui. La voilà qui frappe à son domicile, une babouchka entrouvre à peine. « Pourquoi n’ouvrez vous pas grand-mère, de quoi avez vous peur ? – Vous n’avez pas vu la chaine ? Je ne peux pas ouvrir, la chaine m’en empêche. » C’est par ce type de métaphore vaguement absurde qu’est précisé le climat d’oppression qui fait du ciel un plafond devenu inatteignable. Nadezhda est au mitant de sa vie, elle repense à son unique amour, un héros lui aussi, mais mort au combat. Comment parvenir à se transcender dans un temps pacifié, certes, mais où l’ennui pointe à chaque étape de sa charge administrative. Au cours d’une audition pour les répétitions d’un spectacle de son école, elle interroge un collègue en lui faisant passer ses quelques mots : « Quel synonyme pour le mot initiative ? » et le collègue de répondre : « Commencement ».

 

 

Un jour, n’y tenant plus, elle profite de l’inattention de ses anciens camarades et se glisse dans le cockpit d’un aéroplane pour sentir son cœur battre plus fort à nouveau. La voici qui virevolte au loin, son avion tirebouchonne en apnée puis remonte « clouer des clous sur les nuages ». La réalisation s’arrête. Est-elle restée au ciel ?

La leçon de Dovjenko sera retenue et jamais Larissa Cheptiko ne renoncera à défendre ses convictions face à la censure qui manquera d’empêcher son dernier film, L’ascension d’être montré à Berlin. Fort heureusement, le film reçoit la plus haute distinction, « L’Ours d’Or », rendant d’autant dérisoires les tentatives de bâillonnement de son œuvre et offrant à la jeune femme une revanche triomphale ainsi qu’une reconnaissance internationale.

 

L’Ascension (1977)

« L’action du film se déroule en Biélorussie au cours de la Seconde Guerre mondiale. Deux partisans soviétiques sont faits prisonniers par les Allemands. Ils apprennent qu’ils doivent être pendus. L’un d’eux, Rybak, craque et accepte de collaborer ; l’autre, Sotnikov, affronte calmement la mort. »

Dès l’amorce du film, l’armée russe ne nous est pas présentée comme un masse compacte tentant d’échapper au péril allemand mais comme une accumulation d’individus saisis par le froid la panique et la faim. Dans un noir et blanc impeccablement contrasté, chacun est aux aguets. Deux soldats évoquent le souvenir d’une ferme proche qui pourrait contenir un peu de nourriture. Ils vont tenter de l’atteindre mais avec peine. La neige procède comme à un effacement du territoire – rendant implicitement dérisoire la lutte pour la préservation des frontières – l’homme est un fusain fragile sur la page blanche à chaque instant menacé de rompre.

 

 

La ferme apparait enfin, exsangue. Ce n’est plus qu’une ruine fumante après le passage de l’ennemi. Sotnikov est malade, Rybak le force à continuer. Leur salut est forcément au terme de cette marche contrariée dans cette poudre blanche, compacte et collante qui leur remonte jusqu’aux genoux. C’est la part animale, l’ultime instinct de survie qui commande ces deux pantins enrobés de neige comme des bonhommes à la Noël. Il y a d’ailleurs un vrai bonhomme de neige construit par des enfants dans la cour d’une autre ferme où ces deux là trouvent refuge.

Une femme y vit seule avec ses nombreux enfants. Trop vite, une patrouille allemande gagne la ferme et la barbarie s’installe. Les allemands les font tous prisonniers et les mène au village de garnison le plus proche où ils subissent la tyrannie d’un commissaire politique au sadisme élégant et la morgue assassine. On reconnaît ici le grand Anatoli Solonitsyne, formidable Andreï Roublev chez Tarkovski.

« Comment peux-tu ? Nous sommes des soldats ! Ne nage pas dans cette merde, tu ne pourras plus t’en défaire ! ». C’est la conscience de l’homme instruit, sa morale plus qu’un quelconque patriotisme héroïque qui oppose alors Sotnikov à Koyla, quand celui-ci conçoit de simuler une collaboration avec l’ennemi.

 

 

Pour toute morale, Koyla, lui, ne possède que son désir de survie, cet instinct vital qui leur a permit de rester jusque là tous deux en vie. L’opposition entre eux devient radicale, le noir a envahit l’écran. Au blanc initial des plaines neigeuses succède désormais l’anthracite suintant des briques de la cellule, ou chacun, dans l’attente du matin ultime où ils doivent être pendus, s’agglutine parmi les rats, et le noir de la nuit. « Ce qu’il faut rappeler c’est qu’en chacun de nous règnent l’un et l’autre personnage : toute notre vie est le mélange de ces deux essences, le Bien et le Mal, et nous voilà revenus à Dostoïevski », confie Larissa Cheptiko dans un entretien accordé au mensuel Écran de mars 1978. Marcel Martin précise : « Chepitko dit avoir relu Dostoïevski à un moment où elle traversait une grave crise existentielle et c’est certain qu’il y a quelque chose de Mychkine dans le personnage de Sotnikov, un mysticisme typiquement russe dans ce symbolique face-à-face du héros et du traître » (Le Cinéma soviétiqueL’Âge d’Homme, 1993).

Au matin, ils sont conduits à la potence. Seul Koyla, celui qui a trahit, échappera à la corde. Les autres qui n’ont pas voulu dénoncer les positions de l’armée russe et l’activité des partisans, sont rassemblés « pour consommer leur sacrifice sur une butte, véritable Golgotha où sont dressés les potences devant le village assemblé. Le rappel religieux est frappant. (…) Disons plutôt : rappel d’une culture chrétienne ». Par le don qu’ils font de leurs vies, ils « s’élèvent au-dessus d’eux-mêmes : c’est leur « ascension », écrit Ginette Gervais dans Jeune Cinéma en 1977.

 

 

Mais plus survivant que vivant, engourdi de honte et de froid, Koyla est un homme mort et il le sait. Il demande les toilettes s’y enferme, tente de se pendre à l’aide de son ceinturon, n’y parvient pas. Peu importe, il est mort. Il s’effondre à genoux, pleure et lève les yeux au ciel.

Emile Breton, dans son Dictionnaire des films (Seuil, 1990), parle d’un film « déroutant » en forme de « parabole chrétienne sur la rédemption vécue par deux partisans soviétiques ». Gageons que c’est cette dimension chrétienne revendiquée qui n’eut pas l’heur de plaire, alors, aux autorités de censure.

Pierre Collier

Source : http://2015.festival-lumiere.org/lecture-zen/deux-films-de-larissa-chepitko.html

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