Les Juifs de Biélorussie dans l’historiographie occidentale et russe

Claire Le Foll

L’historiographie soviétique

L’État soviétique favorisa tout au long des années 1920 l’émergence et le développement des cultures nationales en Ukraine, en Biélorussie et dans d’autres républiques. La « biélorussianisation » fut marquée par l’ouverture d’universités et d’instituts couvrant tous les domaines (médical, vétérinaire, agricole, littéraire, scientifique). Dans les années 1920, l’essor de la culture en République de Biélorussie fut sans précédent. On y comptait quatre langues officielles : le biélorusse, le russe, le polonais et le yiddish. Les Juifs, comme les autres minorités de la République, purent également profiter de la politique soviétique favorable au développement de la culture. Au sein de l’Institut de la Culture Biélorusse (Inbelkult) créé en 1922, fut fondée une section juive « pour la recherche sur la langue, la littérature, l’histoire et l’archéologie juives »34. En 1925, la section comptait quatre commissions autour desquelles s’organisaient les activités suivantes : l’étude des langues juives, l’histoire, la littérature et la pédagogie. Parallèlement, des sections juives s’ouvraient dans les autres universités d’État, dans les Instituts pédagogiques et dans les technicums afin de former les cadres nationaux du Bureau juif du Parti Communiste de Biélorussie. En décembre 1928, la section juive de l’Inbelkult fut transformée en secteur juif de l’Académie des Sciences. Il se divisait en sept commissions consacrées à : l’histoire, la linguistique, la socio-économie, les dialectes et la terminologie, l’histoire de la littérature juive, l’étude du folklore juif et l’ethnographie régionale. Les commissions historique et ethnographique furent supprimées fin 1929. En 1932, sur la base de ce secteur juif fut créé un Institut de la culture juive prolétaire, constitué de commissions historiques, littéraires, linguistiques, socio-économiques et antireligieuses. La ligne idéologique et scientifique de cet institut étant orientée vers la lutte contre les tendances nationalistes et cléricales, les recherches sur la culture juive se firent rares et rencontrèrent des critiques de plus en plus vives. En 1935, toutes les institutions en relation avec l’histoire et la culture des minorités nationales furent regroupées dans un Institut des minorités nationales. Cet Institut fut liquidé en 1937.

L’existence de ces structures officielles stimula la recherche historique et donna aux chercheurs les moyens et les outils nécessaires à leurs études. Ils purent publier des livres et des articles dans les revues historiques qui ont vu le jour dans le courant des années 1920, Tsaytshrift et Royte Bleter. L’originalité et la différence par rapport à l’historiographie juive russe du début du siècle tiennent à l’utilisation prépondérante du yiddish dans les publications. Nous allons voir que cette production scientifique a tous les traits d’une historiographie nationale naissante.

 

Izrail Sosis (1878-1936 ?), ancien membre du Bund (Union générale des ouvriers juifs de Russie, Pologne et Lituanie), directeur de la commission historique dans la section juive de l’Inbelkult, enseignait l’histoire juive à l’université d’État dans les années 1920. Il publia dans Tsaytshrift un article sur la situation, l’organisation et la formation des artisans juifs réunis dans des corporations en Biélorussie, Lituanie et Ukraine35. Ses ouvrages portent sur la situation socio-économique, politique et culturelle des Juifs en Russie36. À la différence des historiens de la génération précédente, Sosis met un point d’honneur à toujours parler des « Juifs de Pologne, Lituanie, Biélorussie et Ukraine » quand il évoque la période qui précède les partages de la Pologne. Mais comme ses prédécesseurs, il brosse à larges traits l’histoire sociale et culturelle de l’ensemble des Juifs de la zone de résidence. Il n’établit de distinctions régionales qu’à de rares occasions et par exemple pour rappeler que la Biélorussie, la Pologne et la Lituanie ont été épargnées par les pogroms de 1880, à la différence de l’Ukraine.

On peut remarquer la même approche globale chez d’autres historiens : le doctorant L. Holomchtok (1896-1938) décrit les rapports sociaux entre Juifs et non-Juifs, ainsi qu’à l’intérieur de la société juive dans la Pologne d’avant les partages au travers des récits hassidiques du XVIIIe siècle. Par ailleurs, il a soutenu sous la direction de Sosis une thèse sur l’histoire de la Biélorussie en 1937. Jacob Lechtsinski (1876-1966) a, quant à lui, fournit aux chercheurs un outil statistique précieux : un ouvrage consacré à la population juive dans le monde. On y trouve en particulier plusieurs chapitres consacrés au nombre de Juifs en Russie et dans la zone de résidence. Enfin, O. Margolis a publié un recueil de documents et d’études sur l’histoire des Juifs en Russie37. On peut y trouver nombre de documents qui se rapportent à la Biélorussie.

Certains chercheurs ont travaillé spécifiquement sur la Biélorussie. Hilel Aleksandrov (1890-1972) dirigeait la commission socio-démographique de l’Inbelkult et enseignait à l’université d’État dans la section juive de pédagogie. Ses recherches publiées dans Tsaytshrift portaient sur la démographie, l’histoire et la sociologie des Juifs de Biélorussie. Il faut signaler sa contribution à l’étude de la communauté de Minsk par la publication de documents d’archives38. Enfin, on peut se référer à la série d’articles publiés dans le deuxième numéro de Tsaytshrift consacré aux agriculteurs juifs et aux colonies juives en Biélorussie39.

Parallèlement à ces études ponctuelles sur les Juifs en Biélorussie, un courant historiographique dominant plus « soviétisé » se développa autour d’historiens comme Agurskiï, Bukhbinder et Dimanshtein. Leurs recherches étaient presque exclusivement consacrées à l’histoire du mouvement révolutionnaire en Biélorussie et à la participation des Juifs à ce mouvement. Samuel Agurskiï (1884-c.1948), l’un des fondateurs de la section juive du parti communiste en 1918 (evsektsiïa), publia à Minsk l’un des premiers ouvrages en russe sur l’histoire du mouvement révolutionnaire parmi les Juifs40. Il s’agit d’une étude documentée sur le bolchevisme parmi les Juifs, sur la liquidation du Bund et de tous les partis juifs non bolcheviques et sur la mise en place de la evsektsiïa. Contribution de qualité à l’histoire juive-biélorusse, son étude du mouvement révolutionnaire en Biélorussie remonte aux sources du mouvement socialiste et nationaliste en Biélorussie et constitue une analyse complète et bien documentée de la situation économique, sociale et politique en Biélorussie du soulèvement polonais de 1863 à la révolution de 191741. En 1935, Agurskiï publia un recueil de documents et de témoignages, en yiddish et en russe, sur l’apparition des mouvements politiques juifs en Lituanie et Biélorussie42. On y trouve en particulier des matériaux sur la naissance du mouvement ouvrier à Minsk, Gomel et Vitebsk et des extraits du journal juif « yidisher arbeter ».

On doit à Nahum Bukhbinder (1895- ?) un outil utile pour l’histoire politique juive : un recueil d’articles biographiques sur les participants au mouvement révolutionnaire juif43. Deux ans plus tard, il publia un aperçu complet de l’histoire du mouvement ouvrier juif, débutant dans les années 1870 et se poursuivant jusqu’à la fin du tsarisme, basé sur les archives de la police tsariste44. Enfin, son étude du mouvement ouvrier à Gomel est riche de documents45.

Malgré sa volonté de pratiquer des recherches historiques objectives, Simon Dimanshtein (1886-1937) resta très attaché aux dogmes du parti bolchévique dont il fut membre dès 1904 et qu’il servit jusqu’aux purges de 1937. En 1930, il publia un recueil de souvenirs de participants au mouvement révolutionnaire juif des années 1880-189046. On peut y trouver des témoignages sur les villes de Minsk, Vitebsk, Grodno, sur le Bund et sur la presse yiddish. Dans son introduction, Dimanshtein critique les mouvements politiques juifs (et le Bund en particulier) qui avaient, selon lui, une position trop nationaliste, se démarquaient du communisme et allaient ainsi à l’encontre de l’idéologie internationaliste. Il reproche également aux partis politiques juifs de ne pas avoir mené leur activité révolutionnaire parmi les populations non-juives.

Ces trois historiens publièrent des articles dans une revue yiddish dont un seul numéro est paru à Minsk en 1929, le Royte Bleter. On peut rattacher à ce courant historiographique d’autres essais en yiddish consacrés au déroulement des révolutions russes en Biélorussie souvent bien documentées et riches en statistiques47.

La révolution russe donna une nouvelle dimension ainsi qu’une nouvelle orientation à l’historiographie juive russe. Elle lui permit de devenir une discipline académique et d’occuper une place importante au sein des institutions créées pendant les années 1920, particulièrement à Minsk. D’autre part, elle orienta l’historiographie juive vers la participation des Juifs à la révolution. Cette reconnaissance du rôle joué par les Juifs dans la lutte contre le tsarisme, conjuguée à l’attribution de la citoyenneté et de l’égalité civile aux Juifs, favorisa l’essor de l’historiographie juive. La soviétisation de l’historiographie, intervenue à la fin des années 1920, mit fin à l’indépendance des historiens juifs. En effet, jusque-là, les chercheurs juifs n’étaient pas issus des universités ou des académies et n’avaient pas de formation spécifique. Doubnov, Gessen ou Tsinberg étaient des intellectuels juifs indépendants de l’État et des institutions. Cette première étape de l’historiographie juive russe, commencée à la fin du XIXe siècle prit fin dans les années 1920 avec l’institutionnalisation de l’histoire juive et son inféodation partielle aux dogmes communistes. L’épisode « socialiste » dans les études juives en Biélorussie et Russie fut fructueux car riche en études générales sur l’histoire des Juifs de Biélorussie. Néanmoins, il faut être prudent en utilisant ces études car elles sont imprégnées de l’idéologie communiste et ne peuvent en aucun cas être considérées comme absolument objectives.

L’historiographie occidentale

28Ces deux branches de l’historiographie russe juive ont marqué de leur empreinte les travaux des historiens occidentaux. On retrouve d’ailleurs la même division thématique dans les recherches occidentales : celles qui sont générales et retracent l’histoire des Juifs russes ou polonais dans leur ensemble et celles qui concernent uniquement la vie politique des Juifs et leur place dans l’histoire des mouvements révolutionnaires d’Europe de l’Est.

Le premier travail de synthèse en Occident a été réalisé par Israel Friedlaender en 191548. Il s’agit d’un survol de l’histoire des Juifs de Russie et de Pologne, inspiré des travaux de Doubnov et destiné à un large public. Friedland  conçoit l’histoire des Juifs polonais comme une partie de l’histoire du peuple polonais. La Biélorussie y est englobée dans la région nord-ouest sous le terme de Lituanie. L’auteur évoque la Russie Blanche (White Russia) à propos du partage de la Pologne et du renouveau intellectuel en Lituanie dans certaines communautés menées par des rabbins « éclairés » (à Volojin, Vilna). Il caractérise les Juifs Lituaniens (énergiques, avisés, intellectuels) mais ne soucie pas des Juifs biélorusses.

Le premier grand historien des Juifs de Russie est Salo W. Baron. Il a occupé la première chaire d’histoire des Juifs en 1930 à Columbia. Dans son livre The Russian Jew under Tsars and Soviets49, il traite la totalité de l’histoire des Juifs en Russie, depuis les premières « vicissitudes » de l’époque antique jusqu’à la période soviétique. Il aborde tous les thèmes : législation, antisémitisme, éducation, organisation interne des communautés, phénomènes démographiques et d’urbanisation, migrations, structure économique, religion et culture, luttes politiques. Menant une étude globale pour l’ensemble de la Russie, il cite la Russie Blanche comme une région de cet ensemble, au même titre que la Lituanie, l’Ukraine ou la Nouvelle Russie.

On retrouve la même utilisation du terme « White Russia » et le même désintérêt pour la Biélorussie dans d’autres études sur la vie des Juifs dans l’empire russe. Louis Greenberg utilise ce terme pour désigner les provinces de Vitebsk et de Mogilev50. Il évoque la Russie Blanche et Chklov en particulier pour l’avancée culturelle réalisée par son rabbin et ses disciples. Isaac Levitats assimile les Biélorusses aux Russes en affirmant que « les Juifs vivaient dans des ghettos volontaires – dans les villes de Russie Blanche, ils étaient entourés par trois nationalités, les Ukrainiens, les Russes et les Polonais » 51. Sa démarche, centrée uniquement sur l’histoire de la communauté juive52, l’a mené à négliger les données russes du problème et à commettre des erreurs historiques

Parmi les travaux récents des chercheurs israéliens ou américains, on note un intérêt pour l’histoire culturelle et l’étude de communautés dans leurs rapports avec le monde environnant non-juif53. C’est Eli Lederhendler qui a ouvert une brèche dans l’historiographie globalisante des Juifs russes en remettant en question l’existence réelle d’une communauté juive russe et en faisant apparaître les différences régionales et les divisions au sein de cette entité : « Il n’y avait pas d’entité unique qui pouvait vraiment porter le label « Russian Jewry ». Il y avait plutôt des Juifs de Pologne, Lituanie, Russie Blanche et Ukraine, des Juifs hassidiques ou des Juifs non-hassidiques »54. Cette réflexion ouvre la voie à des recherches centrées sur des communautés juives régionales.

En France, les études sur l’histoire des Juifs de Russie sont assez rares. Il faut tout de même citer l’excellente synthèse de l’histoire des Juifs en Pologne réalisée par Rachel Ertel55. Elle y traite d’un espace, le shtetl, à travers diverses périodes historiques, des massacres de Khmelnitski au génocide. Dans son chapitre consacré à la zone de résidence tsariste, elle n’évoque pas la Biélorussie et donne un aperçu général de la condition juive à cette époque. L’ouvrage français le plus important pour notre sujet est un recueil d’articles autour de la « Litvakie » ou Lituanie juive56. Cette région du Yiddishland y est définie et délimitée : héritière du Grand Duché de Lituanie, elle a pour centre les marais du Pripet et recouvre les territoires actuels de la Lettonie, de la Lituanie et de la Biélorussie. « Cette Litvakie, peuplée majoritairement de Biélorusses, comportait aussi une population polonaise dominante importante, de sorte que, dans cet ensemble, les Baltes ne représentaient qu’une minorité »57. Seule étude à prendre en considération l’élément biélorusse et à tempérer l’utilisation du terme « Lituanien », elle insiste sur le caractère multiethnique de cette région à forte population juive. Englobant la Biélorussie, la Litvakie a tiré sa cohésion des riches relations interethniques entre Juifs et non-Juifs pour devenir un lieu de culture et d’activité politique intense.

Parallèlement à l’histoire générale des Juifs, un autre type d’études occidentales fait pendant à l’historiographie russe marxiste : l’histoire des mouvements politiques juifs en Russie à la fin du XIXe siècle. Les historiens des Juifs de Russie se sont beaucoup intéressés à l’engagement politique des Juifs, à leur activité révolutionnaire au tournant du siècle. Par le biais de l’histoire du Bund, les auteurs évoquent la Biélorussie puisque cette région fut le berceau du mouvement socialiste juif.

Ezra Mendelsohn58 a concentré son étude sur la « Lituanie », lieu de naissance du mouvement ouvrier car la concentration des Juifs dans les villes y était supérieure à celle de l’Ukraine ou de la Pologne. Il a décrit les conditions de travail et de vie des artisans de cette zone en choisissant ses exemples essentiellement dans les villes de Biélorussie (Minsk, Pinsk, Vitebsk). Mendelsohn fournit beaucoup d’informations sur la lutte des classes en Biélorussie.

Nora Levin, comme Mendelsohn, a écrit sur les mouvements politiques juifs. Elle a consacré un chapitre de son livre à la description de l’artisanat juif dans la région Nord-Ouest de l’empire, qu’elle appelle la Lituanie-Russie Blanche59. Elle est l’une des seules historiennes à essayer de définir la spécificité de cette région dans sa globalité afin d’expliquer pourquoi le Bund a émergé à cet endroit précis. Tentant de justifier sa terminologie, elle rappelle brièvement que les Juifs distinguaient au début du XIXe siècle la « Lituanie » et la « Russie Blanche » mais qu’au cours du siècle, les termes sont devenus interchangeables et le mot « Lituanie » a été utilisé pour désigner la région nord-ouest dans son ensemble. Levin, bien qu’elle utilise le terme « Russie Blanche », ne reconnaît pas de particularités à la Biélorussie et la rattache toujours à la Lituanie. Elle prend seulement en considération la Lituanie comme lieu de naissance et d’expansion du mouvement socialiste juif et ne s’intéresse pas au nationalisme biélorusse contemporain. Elle reste l’un des seuls auteurs à tenter de justifier la terminologie qu’elle emploie.

Jonathan Frankel, lui, s’intéresse aux réponses politiques données par les Juifs à la crise qu’ils ont traversée au début des années 188060. Son ouvrage est une synthèse de ces différentes réponses (partis politiques socialistes ou sionistes, émigration). Comme Mendelsohn et Levin, il ne parle de Russie Blanche qu’en relation avec le Bund. Le terme « Russie Blanche », toujours accompagné de son corollaire « Lituanie » est utilisé pour désigner l’ensemble de la région nord-ouest.

La monumentale Histoire générale du Bund61d’Henri Minczeles situe la naissance du Bund en Lituanie et en Biélorussie, reprenant l’acception traditionnelle du terme « Biélorussie » comme une région de la Russie. Dans cette étude, comme dans les précédentes, la Biélorussie n’est qu’une toile de fond et ne fait pas l’objet de recherches approfondies de la part de l’auteur.

En dehors de ces livres généraux ou de ces monographies politiques sur l’histoire des Juifs en Russie, en Pologne ou en Lituanie, qui restent avares en informations sur la Biélorussie, quelques rares ouvrages portent précisément sur l’histoire des Juifs biélorusses.

Vera Rich a mené une étude littéraire sur les « thèmes et personnages juifs dans les textes biélorusses » dans la période post-stalinienne62. Dans son premier chapitre, elle pose le difficile problème de la définition de la Biélorussie au XIXe siècle alors qu’aucun statut officiel d’État n’existait et que la Biélorussie ne présentait pas d’unité religieuse (les Biélorusses étaient orthodoxes, catholiques ou uniates). La « biélorussianité » aurait donc tenu à un ensemble de traditions communes et à la langue biélorusse. Au contact des autres nations, les Biélorusses se heurtaient à d’autres traditions. Dans leurs relations avec les Juifs, ils se trouvaient confrontés à d’autres coutumes religieuses, comme celle de la kashrut ou des fêtes juives. Ces différences de croyances et de pratiques religieuses ont empêché les Juifs de participer à la tradition biélorusse. L’autre obstacle était celui de la langue, barrière destinée à maintenir les traditions à l’intérieur de chaque communauté, ce qui a fait du russe la langue de médiation. Dans la suite de son livre, Vera Rich analyse la manière dont les personnages juifs ont été utilisés et traités par les auteurs biélorusses dans différents contextes : période pré-révolutionnaire, révolution de 1905 et révolution de 1917. Cette étude de Vera Rich constitue un apport important à l’histoire culturelle des Juifs de Biélorussie. Cependant, il serait intéressant d’étendre cette étude à la littérature biélorusse pré-révolutionnaire et stalinienne pour compléter le tableau. Vera Rich a eu le mérite de ne pas éluder les questions de définition de la Biélorussie au XIXe siècle et d’aborder de front les relations complexes entre Juifs, Russes et Biélorusses.

Il existe un deuxième ouvrage sur l’histoire des Juifs de Biélorussie en anglais. Il s’agit de la monographie de David Fishman consacrée aux Juifs de Chklov63. Elle appartient à la discipline de l’histoire culturelle puisque Fishman s’intéresse à l’émergence de Chklov comme centre d’études rabbiniques puis comme lieu d’émancipation, et à son rayonnement dans le monde juif contemporain. Cette bourgade fut l’un des premiers centres du mouvement des Lumières juives en Russie. Fishman apporte lui aussi des éléments de réflexion sur la Biélorussie juive. Il en situe les origines dans le conseil régional de Biélorussie au XVIIe siècle (vaad medinat rusiya)et esquisse les particularismes de ce « pays de Russie » qui avait une existence autonome, en marge de la Lituanie et de la Russie. Il insiste également sur le fait que la Biélorussie a été le lieu de naissance de la lutte entre hassidim et leurs opposants. Ainsi il apporte des éléments sur l’autonomie politique et culturelle des Juifs biélorusses

Enfin, l’historien anglo-saxon qui a le plus travaillé sur les Juifs biélorusses est John D. Klier64. Sa thèse, traduite et éditée récemment en russe, a pour objet l’intégration de la population juive annexée lors des trois partages de la Pologne par l’empire russe65. Klier décortique les hésitations et les errements du gouvernement russe face à un nouveau problème : la question juive. S’appuyant sur les ouvrages de Gessen et sur les travaux récents d’un historien biélorusse, il suit pas à pas l’élaboration d’une législation russe à l’égard des Juifs et l’apparition de la « question juive » en Russie. Cette expérimentation d’une politique juive ayant eu lieu principalement sur les Juifs biélorusses, devenus russes en 1772, Klier fait apparaître les particularités de cette communauté et ses réactions face au nouveau souverain. Il met ainsi en relief le remarquable sens politique des Juifs biélorusses, qui ont su, par l’intermédiaire de représentants et de délégués envoyés à Saint-Pétersbourg, défendre des privilèges et éviter la promulgation de certaines mesures discriminatoires. Au travers de cette étude, on voit que ces vingt années d’intégration à l’empire russe ont marqué la communauté juive de Biélorussie et lui ont donné une histoire et une conscience différente de celle des communautés de Lituanie, Ukraine ou Pologne.

Conclusion

Ce tour d’horizon de l’historiographie russe, soviétique et occidentale fait clairement apparaître que les Juifs de Biélorussie n’ont pas suscité un réel intérêt chez la grande majorité des historiens. Cette communauté n’a trouvé de place dans l’histoire des Juifs de Russie au mieux qu’en tant que premiers sujets de l’empire russe et précurseurs de la Haskalah russe et au pire elle a été confondue avec les Juifs Lituaniens ou noyée dans le vaste destin des Juifs russes. Par ailleurs, les historiens qui ont écrit sur les Juifs biélorusses, comme Gessen ou Klier, ont donné une définition insatisfaisante et floue de la Biélorussie juive au XIXe siècle. Cette dernière ne semble avoir une existence autonome que de 1772 au début du XIXe siècle, puis elle disparaît des histoires des Juifs russes. Entre le silence de la plupart des historiens et l’affirmation d’une identité juive biélorusse par les historiens biélorusses contemporains, il est nécessaire de déconstruire deux mythes contradictoires, d’une part celui de l’homogénéité des Juifs russes et d’autre part celui de l’existence a priori d’une communauté juive biélorusse, afin, à terme, de cerner et définir cet objet historique et de faire la part de la réalité et des représentations.

Lire le texte intégral : https://journals.openedition.org/bcrfj/722#tocto1n2

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