Soljenitsyne / Chalamov – Une vie en enfer

France Culture

Ecouter ici : https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/soljenitsynechalamov-34-une-vie-en-enfer

Cette série est consacrée au système concentrationnaire soviétique à travers le prisme de deux grands auteurs russes : Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne (1918 – 2008) et Varlam Tikhonovitch Chalamov (1907 – 1982). Tous deux ont été censurés et condamnés aux travaux forcés dans des camps du goulag.

Varlam Chalamov (1907-1982) n’a connu que quelques années de liberté contre plusieurs décennies au cœur de l’enfer blanc : la Kolyma, cette région de l’extrême est de la Russie alors U.R.S.S. Son oeuvre majeure, « Les récits de la Kolyma » raconte son internement dans ce goulag pendant près de 22 ans.

Varlam Chalamov le jour de son arrestation en 1929. Wikipédia
Varlam Chalamov le jour de son arrestation en 1929. Wikipédia

 

Sophie Benech a traduit plusieurs œuvres de Chalamov et en a publié certaines au sein de la maison d’édition qu’elle dirige, Interférences. En sa compagnie, nous retraçons le parcours de Varlam Chalamov, sa longue errance, du goulag à l’hôpital psychiatrique de Moscou où il décède en 1982.

L’enfer blanc

J’ai emporté L’Ecuyère avec moi dans l’avion quand j’ai quitté Kolyma. Ce livre fut mon seul talisman pour ce voyage de treize mille kilomètres. Varlam ChalamovMes bibliothèques, Paris, Interférences, 1992, p. 44

En effet, l’auteur russe est arrêté dès 1929 pour avoir diffusé le testament de Lénine (1870-1924) et condamné à trois ans au goulag de Vichéra, dans l’Oural. Puis en 1932, il est envoyé à la Kolyma, là où l’hiver, les températures peuvent descendre à – 40° C. Il n’en revient qu’en 1951.

 

 

À LIRE AUSSI

Jacques Rossi était le Français du goulag. Comment ce communiste sincère, agent du Komintern, qui était prêt à « se jeter du haut de la tour Eiffel si le parti le lui demandait », a-t-il fini par passer vingt-quatre ans dans les camps de Staline ? Retour sur un destin hors du commun.

A la fin de sa longue vie, Jacques Rossi avait pu retourner à Moscou, devant la prison de la Loubianka où il avait été détenu en 1937.
A la fin de sa longue vie, Jacques Rossi avait pu retourner à Moscou, devant la prison de la Loubianka où il avait été détenu en 1937.  Crédits : CR

Lorsqu’ils ne mouraient pas de faim, de froid ou d’épuisement, les séjours des prisonniers dans les camps étaient prolongés par des exils forcés dans d’autres régions de l’Union Soviétique. Institution à broyer les hommes, le goulag a détenu vingt millions de personnes selon l’historien Nicolas Werth. Certains ont eu la chance de revenir vivants et parmi eux, des prisonniers devenus célèbres comme Alexandre Soljenitsyne dont on s’apprête à fêter le centième anniversaire, ou Varlam Chalamov. Avec leurs œuvres devenues universelles, ils ont tenté de raconter l’expérience du goulag, cette « école négative de la vie ». À côté de ces monuments, figure un Français, quasi inconnu : Jacques Rossi. Il aura passé vingt-quatre ans de sa vie dans les camps. Vingt-quatre années durant lesquelles il aura tout enduré, tout consigné et espéré pouvoir revenir un jour en France. Il est un grand témoin du XXe siècle et son histoire est extraordinaire.

Les principaux camps du Goulag entre 1923 et 1961. Photo que l'on peut voir au musée du goulag à Moscou
Les principaux camps du Goulag entre 1923 et 1961. Photo que l’on peut voir au musée du goulag à Moscou Crédits : Fine Art Images/Heritage Image – Getty

Né à Bourg-en-Bresse en 1909, Jacques Rossi se souvient du « plus jamais ça » qui suivit la Première Guerre mondiale. Il vit alors à Varsovie avec sa mère et son beau-père. Très jeune, il prend conscience des injustices sociales et à 17 ans, il s’inscrit au PC polonais clandestin. Jacques Rossi se sent investi d’une mission de militant révolutionnaire : renverser l’ordre bourgeois et capitaliste. Condamné à neuf mois de prison pour avoir distribué des tracts antimilitaristes et pro-bolcheviques, Jacques Rossi est approché par le Komintern à sa libération. Ses dons de polyglotte (il parle dix langues) lui permettent d’être recruté. Il adhère alors corps et âme à la Révolution prolétarienne.

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Varlam Chalamov, témoin des bourreaux du Goulag

de Elena Pavel

Le gouvernement soviétique a longtemps nié l’existence de camps sur son territoire. Cet aspect inavouable des « lendemains qui chantent » en aurait certainement dérangé plus d’un quand, après la Seconde Guerre mondiale, l’Occident a largement condamné tout ce qui ressemblait, de loin ou de près, à une structure d’extermination.

Le système concentrationnaire était pourtant « justifié » par ses fonctions économiques – exploitation de fronts pionniers dans l’immense espace oriental de l’URSS – et idéologiques de rééducation par le travail2. En 1941, il comptait près de deux millions de détenus. En regard de cette réalité massive et de ces discours légitimants, le silence officiel sur la nature répressive du Goulag n’est que plus impressionnant. Il a bel et bien existé jusqu’en 1956, pour ensuite être remplacé par une structure fortement analogue3.

De nombreux témoins ont survécu à ces terribles années. Ils écrivent, dessinent, racontent, se souviennent. Le nom de leur bourreau, le camp dans lequel ils ont tant souffert. Varlam Chalamov (1907-1982) est l’un d’entre eux. En 1954, lorsqu’il commence ses Récits de Kolyma,il espère être publié rapidement. Mais comment imaginer qu’un ouvrage qui s’essaye à démonter tout le système concentrationnaire, pièce par pièce, puisse être mis à la portée de tous ? Car ce que Chalamov crie haut et fort, c’est qu’il existe des bourreaux en Union soviétique. Chacun de ses récits met en lumière une scène de vie dans les camps. Petit à petit, le décor se dessine, et le lecteur comprend comment ces hommes ont été amenés dans les camps pour mourir. Travailler, puis mourir.

Le témoignage de Chalamov est particulièrement intéressant pour l’historien du Goulag. Fils d’un prêtre orthodoxe, interdit à ce titre d’études universitaires, il suit avec intérêt la vie littéraire moscovite des années vingt, court les meetings, fréquente les bibliothèques, les cercles futuristes et constructivistes. En 1929, il est arrêté une première fois pour avoir diffusé le Testament de Lénine4. Libéré en 1931, il rentre à Moscou, où il compose ses premiers récits et poèmes. Le 12 janvier 1937, il est arrêté une seconde fois pour activité trotskiste contre-révolutionnaire, et condamné à cinq ans de camp. En 1943, il passe à nouveau en jugement, et voit sa peine rallongée de dix ans.

Lors de sa seconde détention, Chalamov a connu les camps réputés les plus difficiles d’URSS, ceux de la Kolyma, région de Sibérie orientale dont les richesses minières et aurifères doivent être exploitées coûte que coûte5.

Dès son retour à Moscou, en 1953, Chalamov tient à témoigner de ce qu’il a vécu, et commence les Récits de Kolyma6. Il y dépeint le quotidien des détenus, ainsi que l’exacerbation des rapports humains qui caractérise l’univers concentrationnaire. De ce sombre univers7 se dégage l’image d’un bourreau omnipotent. Mais qui est ce bourreau ? Est-ce un pervers engagé pour sa cruauté même ? Un novice qu’il faut former ? Ou encore un simple soldat, qui reproduit les gestes de ses chefs ? Chaque bourreau a ses propres méthodes, par ailleurs souvent illégales. Il se pose peu à peu en maître des détenus, craint et détesté de tous. Pour alléger sa tâche, il lui arrive parfois de déléguer le pouvoir de tuer et de torturer – fût-ce à la pègre.

Tous ces débordements, ces excès n’ont été possibles qu’avec l’approbation, voire l’aide des plus hautes instances de décision. Estimant que les « ennemis du peuple8 », même détenus, continuaient de représenter un danger réel pour le régime, les dirigeants des camps ont autorisé les pratiques de surveillance et de répression les plus sévères.

Beaucoup d’hommes se sont laissé prendre au piège du pouvoir. En acceptant de participer activement au système de répression mis en place dans les camps, ces hommes se sont condamnés eux-mêmes. Nombreux sont ceux qui ont été broyés par la machine qu’ils ont contribué à mettre en place.

Le bourreau des camps staliniens : fabrication d’un personnage omnipotent

Les camps staliniens sont réputés pour leurs conditions de vie difficiles. Le taux de mortalité parmi les détenus9, ainsi que les nombreuses séquelles dont souffrent les survivants, soulignent la dureté du système répressif que le régime stalinien a mis en place. Seize heures de travail par jour, parfois par moins 50°, la malnutrition, les maladies et les mauvais traitements caractérisent le système carcéral soviétique. Dans les camps de la Kolyma, en Sibérie orientale, un autre phénomène vient perturber la vie des zeks10 : le rapport à l’autre. Non seulement ils se craignent l’un l’autre, mais ils ont aussi à subir les coups de ceux qui règnent en maîtres dans cette zone de non-droit.

Les bourreaux, des citoyens ordinaires ?

Les motivations du personnel des camps sont assez variées. Dans le cas de la Kolyma, certains s’exilent dans le Grand-Nord pour oublier un passé douloureux. D’autres, plus pragmatiques, convoitent un salaire qui, dans la région, est multiplié par trois. Initialement, ces hommes n’envisagent pas une carrière de bourreaux. Ils obéissent simplement à des ordres, que ce soit par peur ou par conviction. Certains s’adaptent rapidement à leur nouveau poste, tandis que d’autres, incapables de supporter la misère et le désespoir des prisonniers, préfèrent se faire muter.

Dans ses écrits, Chalamov dresse le portrait de plusieurs chefs de camps. À sa manière, il explique très bien ce qui pousse un homme à devenir un véritable bourreau. Il n’existe pas une figure précise du bourreau chez Chalamov. Le point commun de tous les tortionnaires décrits demeure cependant le plaisir qu’ils prennent à maltraiter, humilier ou faire souffrir les détenus. C’est notamment le cas d’un petit chef de camp que Chalamov nomme « l’ingénieur Kisselev »11 dans ses récits. Cet homme aime par exemple rosser personnellement les détenus, et, lorsqu’il « n’arriv[e] pas à se calmer, [va] d’une baraque à l’autre à la recherche d’un homme qu’il pourrait impunément insulter, frapper et rouer de coups12 ».

 

D’autres descriptions, nombreuses, rapportent la violence et la cruauté de cet homme. Chalamov souligne bien que le détenu n’a aucun recours, qu’il est à la merci de ses chefs, et dans le cas présent « à la disposition de Kisselev », dont il estime qu’il « surpassa tous les bourreaux dans son œuvre de tortionnaire. […] Une soif de meurtre obscure et sadique hantait son âme13 ».

Dans le cas de Kisselev, les raisons du comportement du bourreau sont claires : cet homme aimait faire souffrir les autres, dès avant sa mutation au camp. Son pouvoir en tant que chef d’une section quelconque du camp lui a simplement permis de laisser libre cours à ses instincts sadiques. Il sait pertinemment que personne ne trouvera à redire à ses agissements.

Chalamov évoque aussi le cas d’un autre chef chargé par ses supérieurs de recruter des travailleurs parmi les malades et les convalescents du camp14. L’homme chargé de cette tâche est le lieutenant Soloviov. Ce dernier avait tenu compte de la topographie quand il avait planifié son opération. Il fallait trouver […] une tactique. Le lieutenant Soloviov était travaillé par son savoir militaire qui cherchait un exutoire dans ce jeu mortel où il gagnait à tous les coups, dans cette lutte contre le monde des détenus privés de tous droits15.

En observant le comportement de ces hommes, une question nous vient à l’esprit : est-ce bien le pouvoir dont ils disposent qui fait de ces hommes des bourreaux ? Pour Chalamov, c’est l’institution des camps qui contamine ces hommes, que « cet horrible pouvoir sur la vie d’autrui [a] irrémédiablement pourris16 ». D’ailleurs, pour certains, « ici [à la Kolyma], [il y] a des conditions spéciales, une morale spéciale17 ». Les hommes travaillant dans les camps sont habitués à leur pouvoir, ils sont « habitués aux libertés que donne la vie de soldat d’escorte, à ses particularités où le soldat est entièrement maître du sort des détenus18 ».

Des méthodes à la limite de la légalité

La conception de la justice en Union soviétique durant la période stalinienne est assez particulière. Lorsqu’un citoyen soviétique est arrêté et mis en inculpation, le gouvernement exige de ce dernier qu’il signe des aveux déjà rédigés. De cette manière, le gouvernement justifie ses nombreuses inculpations19 par une légitimité extorquée. Les moyens les plus divers sont mis en œuvre pour faire avouer ces « ennemis du peuple ». La méthode forte consiste à battre ou à torturer physiquement le « coupable »20. Cette pratique très efficace ne semble faire son apparition dans les camps qu’après le milieu des années trente. Elle est particulièrement employée dans la seconde moitié de l’année 1937, lors des premières purges internes au Goulag21. Pendant cette même année, les envois au Goulag augmentent de manière significative (en 1937, 700 000 détenus nouveaux furent envoyés dans les camps22), ce qui n’est pas sans conséquences car, selon Nicolas Werth, « l’afflux massif de nouveaux détenus désorganisa à un tel point la production cette année-là que sa valeur diminua de 13 % par rapport à 1936 ».

L’attitude de Chalamov dans les camps a toujours été sans reproche23. Humblement, il note n’avoir « jamais trahi ni vendu personne de toute [sa] vie »24 ; en précisant aussitôt qu’il « ne sai[t] pas comment [il aurait] réagi si on [l’]avait battu »25. Cet exemple montre bien que Chalamov, réaliste, sait que le NKVD26est capable de faire avouer n’importe quoi à n’importe qui. Les hommes dressés pour cette tâche sont en effet impitoyables : ils se sentent investis d’une mission, qui a pour but d’éradiquer les ennemis du régime stalinien. Lorsque la méthode musclée ne fonctionne pas, ces bourreaux ne se découragent pas le moins du monde. Par exemple, le prévenu Kipreiev, qui « supporta les coups en se jetant sur son enquêteur-instructeur et en se faisant mettre au cachot, roué de coups27 », ne se décide à signer ses aveux qu’au moment où l’enquêteur-instructeur le menace d’arrêter sa femme. Les autorités du camp sont, dans leur attitude, très soviétiques : elles jouent sans commune mesure sur le décalage entre les règles officielles et la pratique. En URSS, les grands discours et les nombreux plans ont toujours caché une organisation aléatoire et pragmatique. La plupart des grands chantiers ont été conduits dans l’improvisation la plus totale ; quant aux lois, elles répondaient souvent aux besoins du moment. Mais, vu de l’extérieur, tout était réglé comme du papier à musique. Au Goulag, officiellement, le détenu a des droits. Une législation est même prévue à cet effet. Cela dit, l’application de ces lois demeure très subjective. Un petit dialogue entre un enquêteur-instructeur et Andreïev28, à propos d’un cachot, montre jusqu’où peut aller le jeu des apparences. Entre mauvaise foi et sadisme29, le comportement des autorités montre comment la loi est détournée au jour le jour :

« L’affaire » s’annonçait bien. Fiodorov [l’enquêteur-instructeur] était gai et enjoué.

– Vous voyez comme nous vous traitons. Pas un mot grossier. Notez bien que personne ne vous bat comme en 1938. Il n’y a aucune pression.

– Et les trois cents grammes de pain par jour ?

– Ce sont les ordres, mon cher, les ordres. Je n’y peux rien. Ce sont les ordres. La ration d’instruction.

– Et la cellule sans fenêtre ? C’est que je deviens aveugle. Et puis il n’y a pas de quoi respirer.

– Comment ça, sans fenêtre ? Ce n’est pas possible. La lumière doit bien passer quelque part.

– Par la fente de la porte, en bas.

– Vous voyez bien.

– L’hiver, elle doit être masquée par la vapeur.

– Mais nous ne sommes pas en hiver.

– C’est vrai, nous ne sommes plus en hiver.30

De nouveaux instruments efficaces

Les truands font partie intégrante du monde concentrationnaire, dans lequel ils occupent une place à part. Nommés aussi « détenus de droit commun », par opposition aux détenus condamnés pour des raisons politiques comme Chalamov, ils sont décrits par celui-ci comme n’ayant ni morale ni scrupules. Beaucoup choisissent de collaborer avec les autorités. Les éléments qui seront mis en avant dans ce portrait sont propres aux Récits de Kolyma, car cette conception du monde de la pègre, nullement habituelle, va surtout à l’encontre de l’idéologie du régime, relayée par la littérature soviétique. Beaucoup d’écrivains, tel Gorki, valorisent l’image du voleur romantique au grand cœur, proche du peuple, dont Chalamov montre l’inanité. Et Michel Heller, dans un livre essentiel, rappelle que ces truands sont aussi une des causes principales de mortalité chez les détenus31. Bien plus que de couvrir les actes des détenus de droit commun, les autorités ont su les utiliser à leurs propres fins. 1937, année très difficile au sein du Goulag, marque le début des purges et des exécutions sommaires. Les autorités ont alors fait le choix d’éliminer beaucoup de politiques. Ce travail, elles ne l’ont pas fait elles-mêmes : elles l’ont délégué aux truands en échange de privilèges, comme une meilleure nourriture, le droit de ne pas aller travailler dans les mines, etc. Pendant ces purges, il semblerait qu’un véritable accord ait été passé par les deux parties. Selon les dires d’un médecin, dans le récit « À l’accueil »32, « [les droits-communs ont] achevé pas mal de cinquante-huit33 à coups de bâton dans les fronts de taille34 ». Et en 1938, lorsqu’un inspecteur de la section culturelle de la mine Partisan35 s’adresse aux truands, c’est pour leur affirmer : « Ces gens [les politiques] ont été envoyés ici pour être anéantis, et votre tâche [celle des truands] est de nous aider dans ce travail36 ».

Même si cela paraît aberrant, les truands, ces hommes sans morale, sont beaucoup mieux considérés par le régime que les détenus politiques. Ainsi, si ces derniers sont officiellement des « ennemis du peuple » ; en revanche, les meurtriers, voleurs, prétendus « amis du peuple »37 ont le privilège « d’être rééduqués [par les camps] au lieu de subir un châtiment »38. Ce comportement des autorités, adopté lors de la Grande Purge (1937-1938), et ces déclarations ont fait de la vie des politiques un enfer39. Lorsqu’ils n’avaient pas à subir les caprices d’un chef, ils devaient veiller à ne pas contrarier un truand. Il est même possible, au regard de ce qui vient d’être exposé, de faire un amalgame entre le monde des truands et les représentants de l’État dans les camps. Le jugement porté par M. Heller abonde en ce sens ; selon lui,

 

les droits-communs et la direction sont deux forces qui ont réussi à trouver leur place dans le monde concentrationnaire. Chacun est à l’aise. La direction est aussi cruelle, aussi impitoyable et aussi corrompue que les criminels40.

L’accord implicite entre le monde de la pègre et les autorités a eu trois avantages pour les représentants de la loi. Dans un premier temps, il a permis aux chefs du Goulag de ne pas trop se salir les mains. Officiellement, la direction des camps n’est pas responsable de la mort de nombreux politiques. De plus, l’intrusion de droits-communs dans le milieu des politiques a brisé tout élan de rébellion, de solidarité : la peur qu’ils suscitent a empêché toute réaction de leur part. Enfin, bien que Chalamov ne le mette pas en avant dans ses textes, cela a permis aux autorités de garder une mainmise, un contrôle sur le monde de la pègre, qui est finalement le milieu qui s’est le mieux organisé dans le camp. C’est ce qui ressort de l’épisode de la « guerre des chiennes », qui tire son nom d’un des deux clans qu’elle met aux prises, « les chiennes41 », et qui débute après la Seconde Guerre mondiale. Pour beaucoup, dont Jacques Rossi42, les autorités ont fomenté cette guerre à dessein, afin de se débarrasser de nombreux truands. Cet exemple illustre le mode de fonctionnement du pouvoir des autorités dans les camps. Il montre que si la pègre a su tirer profit de certains avantages (en échange de services) au quotidien, au final, les autorités ont su briser le pouvoir de cette organisation lorsqu’elle est devenue trop présente.

Le camp stalinien, cadre légal de la barbarie

Le plus terrible, en ce qui concerne les bourreaux des camps staliniens, est certainement le semblant de légalité par lequel les autorités couvrent leurs activités. En choisissant d’instaurer un climat de terreur sur tout le territoire soviétique, Staline laisse sciemment libre cours à tous les excès.

Des bourreaux reconnus « d’utilité publique »

Officiellement, le personnel des camps ne fait qu’effectuer la tâche qui lui a été attribuée. Légalement et moralement, il combat des éléments jugés « socialement dangereux »43. Pourtant, ceux-ci sont fabriqués de toutes pièces par un jeu d’assimilation. Ce système très efficace a pour but de transformer un délit de droit commun en un délit politique. Avec humour, Chalamov explique ainsi comment le jeune Lionka, désireux d’aller à la pêche, avait dévissé les boulons d’une voie ferrée pour en faire des appâts. Il n’en a pas fallu plus au NKVD pour inculper le jeune homme de sabotage et l’envoyer dans les camps en tant que détenu politique. En gonflant les effectifs de détenus politiques, le gouvernement justifie les mesures répressives draconiennes qu’il instaure. C’est aussi un moyen certain de trouver des victimes toutes désignées.

L’un des plus grands bourreaux des camps est le dirigeant Garanine. En 1937, il instaure une véritable terreur dans les camps de la Kolyma, et ce afin d’y rétablir l’ordre. Tous ses actes sont cautionnés, approuvés par le régime. Cette purge, plus connue sous le nom de « garaninchtchina », fut aussi appelée « exécutions Garanine ». Chalamov la qualifie de « massacre des « ennemis du peuple », [de] massacre des « trotskistes » »44. Dans de nombreux récits, il évoque la lecture de longues listes de condamnés à mort, jour et nuit, toujours en fanfare. La sentence est toujours signée par Garanine, chef de la troïka45, puis exécutée sans enquête. Cet homme reste tristement célèbre dans l’univers concentrationnaire. D’après Jacques Rossi, en 1938, année que Chalamov nomme l’« année des fusillades »46, Garanine aurait envoyé plus de 25 000 détenus, pour la plupart des politiques et des réfractaires au travail, à la Serpentine47, afin de les y faire fusiller48. Chalamov confirme ces envois à la mort :

Les équipes diminuaient en nombre : sur la route menant à la « Serpentine », à la « mission », des fusillades venaient de la direction du Nord ; des camions défilaient jour et nuit – et s’en revenaient à vide49.

En plus des exécutions, Garanine a mis en place tout un système d’élimination des politiques par les droits-communs. Il a aussi donné de nombreuses libertés aux petits chefs et autres autorités, qui en ont largement fait usage. Cette période voit aussi la fin de certaines dispositions, jusque-là tolérées. Par exemple, les trotskistes « non-travailleurs »50 de 1937, vivant « dans une baraque à part au milieu du camp des détenus qui n’était pas clôturé » et recevant quotidiennement leur ration de pain, faisaient tout cela très officiellement, et « n’importe quel prisonnier pouvait se joindre à eux ». Ces sept cents prisonniers, d’après Chalamov, ont tous disparu brusquement, à l’automne de 1937.

Par ailleurs, les détenus politiques sont, en règle générale, les parias des camps. Cette condamnation est considérée au camp comme un « sceau infamant et maudit »51. Pour de nombreux dirigeants, « ils ont ruiné le pays et veulent [la] perte [de tous] »52, et, en temps de guerre, sont assimilés à des fascistes. En règle générale, il faut rappeler que la majeure partie des politiques est constituée d’intellectuels, tel Chalamov. Une série de noms péjoratifs leur sont attribués, comme « Ivan Ivanovitch »53, appellation fréquente dans les Récits de Kolyma et qui exprime le mépris envers l’intelligentsia54, ou encore « asphalte trottoirovitch », « aubergine tomatovitch », « persil tomatovitch »55, « intello », etc. Dans un univers où le travail et la force physique sont au cœur des valeurs « morales », un intellectuel est considéré comme un parasite, un tire-au-flanc. Cette image de l’intellectuel explique pourquoi Chalamov se sent « l’objet d’une vengeance officiellement autorisée »56, uniquement « parce qu’[il est] un « Ivan Ivanovitch » ».

Ces « ennemis du peuple » n’en sont pas moins imaginaires. Selon Chalamov, il n’y a pas de politiques au camp. C’étaient des ennemis […] inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis, qu’il fusillait, tuait et faisait mourir de faim. La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant suivant des répartitions […]. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux57.

Toujours est-il que certains politiques, pour échapper à leur destin, préfèrent commettre un crime relevant du domaine de droit commun : « [Le détenu politique] vole, […] boit, il est même content quand il reçoit une peine de droit commun.58 » Cela leur permet de se fondre dans une masse censée échapper aux purges des politiques.

Le destin auquel ils veulent échapper est celui de « crevard » : le destin « normal » de tout politique est la mort. Au détour d’un texte, Chalamov ajoute : « Et qui, à Kolyma, n’a jamais été ou ne sera jamais un crevard ? »59 La Kolyma semble une machine à fabriquer des crevards, une machine à broyer les hommes.

Lire la suite : https://journals.openedition.org/labyrinthe/1216

 

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