L’effrayant « Crime et Châtiment » de Dostoïevski

« Crime et châtiment » joué au Théâtre de l’Odéon, estampe de Paul Destez, 1888 – source : Gallica-BnF
Traduit en 1884, le polar métaphysique du Russe Fiodor Dostoïevski suscite le rejet d’une partie de la presse française, qui y voit un livre « dangereux » pour l’ordre social.

Paru en Russie en 1866, le roman de Fiodor Dostoïevski Crime et Châtiment n’est traduit en France qu’en 1884, trois ans après la mort de l’écrivain.

Le public français se passionne alors pour cette œuvre d’un réalisme saisissant, au suspense implacable, dans lequel un jeune étudiant, Raskolnikov, se considérant en-dehors de l’ordre moral commun, assassine froidement une vieille prêteuse sur gages.

Le reste du livre plonge dans les méandres psychologiques de ce personnage très vite rongé par la culpabilité, alors qu’il s’efforce désespérément d’échapper aux enquêteurs qui suivent sa trace dans Saint-Pétersbourg.

Lorsque le roman paraît en France, il est précédé d’une réputation sulfureuse. Le bruit court ainsi qu’après la sortie du livre en Russie, un étudiant de Moscou a assassiné un prêteur sur gages dans des conditions semblables au roman…

Plusieurs critiques y voient en effet une œuvre « nihiliste » et dangereuse. Dans L’Écho de Paris, Edmond Lepelletier évoque ainsi l’influence « redoutable » que pourrait avoir ce livre sur les lecteurs, qualifiant Dostoïevski de « Dickens perverti » et « pervertisseur » :

«L’influence de Dostoïevski sur ses compatriotes a été puissante et terrible. Plus d’un assassin, plus d’un fabricant de fausse monnaie, plus d’un condamné pour vol à main armée, relevant fièrement la tête devant les juges, a borné sa défense à des citations comme celle-ci, prise au hasard dans les livres de l’auteur nihiliste:

“Le crime n’est pas une folie, mais une idée, presque un devoir, à tout le moins une noble protestation.” […]

Dostoïevski s’est attaqué à tout. Il a fait table rase de toute morale et de toute loi.»

Il ajoutera le 29 juin, dans un second article où il fait de Dostoïevski le descendant intellectuel du philosophe allemand Arthur Schopenhauer :

«L’influence de Dostoïevski et des autres écrivains nihilistes de la Russie n’a pas encore sensiblement penché en France. Sans action directe sur les coquins, elle est sans portée sur les simples désabusés littéraires, car cette influence ne saurait être inoffensive et mélancolique comme celle d’Obermann; elle est au contraire singulièrement active et perverse.

Elle ne pousse pas au désespoir intime et au suicide, mais bien au crime, à la révolte violente, à l’attentat social ou privé; elle fait considérer aux jeunes gens pauvres et robustes comme une proie légitime les vieilles femmes riches et faibles.»

Même son de cloche sous la plume d’André Mori dans Le Journal des débats. Pour lui, le roman de Dostoïevski est un livre d’autant plus dangereux qu’il est très réussi sur le plan littéraire :

«Si ses romans sont loin d’être des appels à la destruction universelle, il n’y a pourtant pas en Russie de livres qui puissent plus sûrement préparer l’anarchie morale et sociale […].

Qu’importe qu’à la dernière page de Crime et Châtiment Raskolnikoff, guéri, ressaisisse sa raison et recommence une vie nouvelle! Le livre fermé, on oublie ce coin lumineux du ciel, et on se soucie peu de la conversion de Raskolnikoff.

Ce qui demeure dans l’esprit le hante et l’obsède, c’est le tableau terrifiant des impulsions fatales qui mènent l’homme au crime. Cette évocation d’un réalisme poignant est faite pour propager le mal.»

Le contresens est total puisque avec ce roman, Dostoïevski a au contraire voulu peindre le danger de se croire « par-delà bien et mal ». Heureusement, d’autres critiques se montrent beaucoup plus enthousiastes. C’est le cas d’Eugène-Melchior de Vogüé, qui consacre au romancier une longue étude dans La Revue des Deux Mondes.

Ou d’Armand de Pontmartin qui dresse une comparaison avec Victor Hugo dans La Gazette de France. Le journaliste donne sa préférence au Russe : car pour lui, si les deux écrivains ont écrit sur la misère, Hugo « a composé ces hymnes à la pauvreté dans un cabinet de travail bien aménagé, bien chauffé ou bien aéré, entre des bibelots d’un grand prix et un coffre-fort bien bourré de billets de toutes les banques », alors que Dostoïevski a vécu ce qu’il décrit :

« Avec Dostoïevski, quelle différence ! Il n’existe pas une douleur humaine dont le grand romancier russe n’ait eu sa large et terrible part […]. Dostoïevski a tout connu, tout subi, tout souffert, tout épuisé de ce qui peut assombrir, affoler ou envenimer le génie […].

Tous les genres de crimes, toutes les formes de l’expiation, ont dû tour à tour visiter ce cerveau étrange où s’entrechoquaient la vérité la plus vraie, la réalité la plus nette, l’observation la plus intense, le vertige le plus effrayant, le cauchemar le plus sinistre, l’habitude de se repaître de ses douleurs et de partager cette pâture avec l’humanité tout entière. »

 

Sans cesse réédité depuis sa parution, Crime et châtiment est aujourd’hui considéré comme un des sommets de la littérature universelle, aux côtés des autres grands romans de Dostoïevski, Les Frères KaramazovL’Idiot ou Les Démons.

Source : https://www.retronews.fr/actualite/leffrayant-crime-et-chatiment-de-dostoievski

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