Le retour du grand roman russe

 

En 2015, le premier roman de Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux, s’imposait dans la littérature russe, devenant aussitôt un best-seller national. Ce récit de la dékoulakisation, qui conduit le lecteur du Tatarstan à la Sibérie est aujourd’hui traduit en 16 langues. Le Courrier de Russie a rencontré sa traductrice française, Maud Mabillard.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre première rencontre avec Zouleikha…

Maud Mabillard : J’ai découvert ce texte alors que j’étais à Krasnoïarsk, en Sibérie, près du lieu de l’action du livre. On m’en avait parlé avec un enthousiasme rare, et je m’étais précipitée dans les librairies, mais elles étaient toutes en rupture de stock…

J’ai fini par le trouver et appris que l’éditeur pour lequel je travaille possédait les droits de traduction. Je travaillais à l’époque sur une autre traduction, dont l’action se passait aussi en Sibérie : La zone d’inondation, de Roman Sentchine, qui parle de la destruction d’un village. Or le roman de Gouzel Iakhina parle de la construction d’un village…

Couverture du roman de Guzel Yakhina, Zouleikha ouvre les yeux, récompensé du prix Transfuge 2017. Crédits : Noir et Blanc.
COUVERTURE DU ROMAN DE GUZEL YAKHINA, ZOULEIKHA OUVRE LES YEUX, RÉCOMPENSÉ DU PRIX TRANSFUGE 2017. CRÉDITS : NOIR ET BLANC.

LCDR : Qu’est-ce qui a été le plus difficile, pour vous ?

M.M. : Outre le récit extraordinaire, très cinématographique, plein d’aventures, ce roman est très beau, le style, la langue en sont très harmonieux. Et je savais que si j’échouais à rendre la force de cette écriture, la moitié du livre serait perdue. C’est sans doute ce qui a été le plus difficile : préserver la mélodie du texte, cette musique qui vous berce de la première à la dernière page et fait toute la puissance du roman.

J’ai un rapport très affectif à la langue russe, et mon travail de traducteur a consisté à faire en sorte que le lecteur francophone soit tout aussi emporté par la magie du style et de l’héroïne. La langue de Gouzel Iakhina vous emporte physiquement, on est dans le traîneau, dans le train, dans la péniche, on avance longtemps avec l’héroïne, on est enveloppé comme elle, qui s’enveloppe à l’intérieur d’elle-même pour se protéger de ce qui lui arrive.

Cet automne, quand nous avons participé avec Gouzel au salon du livre de Morges, en Suisse, les lecteurs francophones nous ont dit la même chose que les russophones, ils nous ont parlé des mêmes émotions. C’était un merveilleux compliment ! Je me suis dit que j’avais réussi à faire passer la force du texte russe.

Gouzel Iakhina. Crédits : livelib.ru
GOUZEL IAKHINA. CRÉDITS : LIVELIB.RU

LCDR : Avez-vous suivi les réactions des critiques en France ?

M.M. : Dès la parution de la traduction française, à la fin d’août 2017, les journalistes ont parlé d’un retour du grand roman russe. L’ouvrage s’est retrouvé dans les « coups de cœur » de nombreux libraires. Il semble que les lecteurs francophones attendaient depuis longtemps un livre de ce niveau. À ce qu’on m’a dit, une fois la lecture commencée, on ne lâche plus le livre.

LCDR : Qu’est-ce que Zouleikha apporte au lecteur francophone, selon vous ?

M.M. : Elle lui rappelle l’image qu’il a de la Russie et la précise. C’est un roman russe centré sur une héroïne tatare. Pour les Français, Zouleikha est presque russe, elle incarne beaucoup de choses liées à la Russie.

C’est un livre qui touche, qui va « droit au cœur » comme le dit Lioudmila Oulitskaïa dans sa préface. On tombe amoureux de l’héroïne, le roman passe beaucoup par les sensations : le toucher, le chaud, le froid, l’ouïe, l’odorat… Et ainsi le lecteur, sans forcément connaître le contexte, peut vivre l’histoire de Zouleikha, aller en Sibérie avec elle. Nous avons d’ailleurs ajouté une carte qui retrace son trajet à travers la Russie, afin de situer la Sibérie et le Tatarstan, mais aussi de matérialiser la distance avec Leningrad et Moscou.

LCDR : Pourquoi le roman a-t-il eu un tel écho en Russie même ?

M.M. : J’ai discuté avec des amis originaires de la région sibérienne de Tomsk, dont un grand-père a été enfermé dans les camps du Goulag. Comme Zouleikha, cet homme a passé une partie de son existence dans une colonie perdue au milieu d’un désert de neige, et il en est revenu. Je pense que cette histoire résonne de façon familière pour beaucoup de Russes, et que c’est ce qui fait que le livre a touché tant de gens.

Je me dis aussi que la plupart des livres sur le Goulag sont des ouvrages d’intellectuels, et que les prisonniers célèbres étaient plutôt des « politiques ». Zouleikha est une paysanne. Ce roman permet de comprendre que les répressions ont touché tout le monde, même ceux qui n’avaient jamais exprimé la moindre opinion politique.

Un kolkhoze au Tatarstan en 1932. Crédits : Image d'archives
UN KOLKHOZE AU TATARSTAN EN 1932. CRÉDITS : IMAGE D’ARCHIVES

LCDR : Zouleikha ouvre les yeux est souvent présenté comme une « lecture féminine » de cette période historique…

M.M. : Le roman est inspiré de la vie de la grand-mère de Gouzel, qui a vécu, enfant, dans un village de dékoulakisés. Et certes, à première vue, c’est « une histoire de fille ». Mais à la lecture, les hommes se montrent aussi extrêmement enthousiastes. En fait, c’est une histoire humaine, universelle. En France, beaucoup de gens, dans les divers salons et présentations, posent des questions sur la dékoulakisation, la vie des minorités nationales…

LCDR : À ce propos, c’est au Tatarstan que le livre a eu les critiques les plus négatives…

M.M. : Il n’a pas toujours été bien compris au Tatarstan et même, plus largement, en Russie. Certains critiques ont estimé que le roman n’était pas assez tragique, qu’il contenait trop d’humour et de bonheur, qu’il ne critiquait pas assez la dékoulakisation… Mais ce livre est extrêmement tragique ! Ce qui arrive à Zouleikha et à ses compagnons est terrible ‒ simplement, exactement comme dans la vie, la douleur et la souffrance n’excluent pas les moments de joie, encore moins les histoires d’amour…

Paysage sibérien près d'Irkoutsk. Crédits : pikabu.ru
PAYSAGE SIBÉRIEN PRÈS D’IRKOUTSK. CRÉDITS : PIKABU.RU

LCDR : Initialement, le récit aurait dû se dérouler à Paris, raconté, aujourd’hui, par la petite-fille de l’héroïne. Mais l’auteur a finalement décidé de ne garder que les années 1930…

M.M. : Je trouve très fort, symboliquement, que le roman couvre exactement les années que la grand-mère de Gouzel Iakhina a passé en relégation sur les bords de l’Angara : 1930-1946. Mais le thème de Paris revient régulièrement au fil des pages. Il y a ces fameux tableaux de Paris peints sur la berge de l’Angara, présentant le Moulin Rouge comme le moulin écarlate du communisme… À un moment, Zouleikha part chasser dans la taïga, et sur son vêtement, il y a un bouton de la maison Lucien Lelong, Paris. Et puis son fils, Youssouf, qui va partir pour la France pour devenir peintre…

Il y a toujours un immense intérêt pour la Russie en France, de nombreux auteurs français y consacrent des pages. Et des écrivains comme Gouzel Iakhina représentent la nouvelle génération des auteurs russes ‒ qui proposent un regard neuf sur le passé.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/culture/2018/02/retour-grand-roman-russe-mabillard/

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