Trajectoires d’enfances au goulag

Mémoires tardives de la déportation en URSS
Children’s experiences in the gulag. Late memories of deportation to the USSR
Marta Craveri et Anne-Marie Losonczy
Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière »


« Mes souvenirs commencent le jour de la déportation. C’était une très belle journée et nous devions aller à la datcha. Mais notre destination fut toute autre… », Rafails Rozentāls.

  • 1 Margoline Jules, La condition inhumaine. Cinq ans dans les camps de concentration soviétiques, Pari (…)
  • 2 SoljenitsyneAlexandre I., L’Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d’investigation littéraire, Paris (…)
  • 3 Certains ouvrages représentent des exceptions significatives : Conquest Robert, Kolyma, The Artic D (…)
  • 4 Jakobson Michail, Origins of the GulagThe Soviet Prison Camp System 1917-1934, Lexington, Univers (…)
  • 5 IvanovaGalina. M., Labor Camp Socialism. The Gulag in the Soviet Totalitarian System, Armonk (N. Y (…)
  • 6 Polian Pavel, Against Their Will : The History and Geography of Forced Migrations in the USSR, Buda (…)
  • 7 Craveri Marta, « Forced Labour in the Soviet Union between 1939 and 1956 », inDundovich Elena, Gor (…)
  • 8 Adler N. A., The Gulag Survivor Beyond the Soviet System, Somerset, Transaction Publishers, 2002 ; (…)

1Les ouvrages pionniers sur le système des camps de travail en URSS parus en Occident après la seconde guerre mondiale se caractérisent par une inspiration autobiographique1 ou des témoignages multiples2, une écriture littéraire et une visée testimoniale et de dénonciation. Pour la plupart des historiens, politologues et sociologues3, l’absence presque totale de sources écrites accessibles et la difficulté d’accès aux témoignages oraux découragent des recherches systématiques sur les répressions de masse en URSS. En revanche, dès l’ouverture des archives soviétiques, d’importants travaux de recherche ont été entrepris sur le système concentrationnaire soviétique, sa genèse dans les années vingt dans les îles Solovki4, son expansion avec la création d’immenses exploitations forestières, minières et industrielles employant les victimes toujours plus nombreuses de la terreur des années 1930-19405, sur les différentes opérations de déportation au cours de toute la période stalinienne6, sur les changements introduits pendant la guerre et sur la crise du réseau des camps dans l’après-guerre7 ainsi que sur la place du Goulag dans la vie sociale, politique et économique de l’Union Soviétique8.

  • 9 Grudzinska-Gross Irena, Gross

2Toutefois l’historiographie s’est concentrée prioritairement sur les aspects politiques, démographiques et administratifs du goulag, alors qu’il existe très peu d’études sur la vie quotidienne dans les camps et dans les villages de peuplement, et sur la diversité des expériences vécues du goulag. La trajectoire des enfants dans l’univers concentrationnaire soviétique constitue un pan largement méconnu de cette expérience historique. L’une des raisons en est que les documents d’archive connus traitent rarement de cette population spécifique. Les rares ouvrages qui l’abordent9le font soit dans un cadre strictement national, soit en considérant uniquement la population infantile des camps de travail ; dès lors, l’histoire des enfants déplacés de force avec leur famille n’apparaît pas comme objet d’étude de plein droit.

  • 10 « Surtout les enfants… », Bensoussan Georges (dir.), Le Monde Juif/Revue d’Histoire de la Shoah, n° (…)

3Cette situation contraste fortement avec le statut de l’enfance dans les recherches portant sur la Shoah. Dès la fin de la seconde guerre mondiale, témoignages et recherches historiographiques imposèrent l’enfance déportée en camps comme sujet d’étude centrale10.

  • 11 Les apports essentiels de la méthodologie de l’histoire orale dans la construction d’une histoire d (…)
  • 12 Il s’agit du projet « Les Archives Sonores de l’Europe du Goulag » qui a eu comme résultats princip (…)
  • 13 Voir le corpus recueilli par Memorial et en partie publié.

4Pour éclairer cette facette de l’histoire du Goulag, l’accès aux témoignages oraux tardifs et leur collecte systématique s’avèrent être la voie privilégiée11. Notre projet « Mémoires européennes du Goulag12 » est construit autour de l’hypothèse d’une spécificité de l’expérience et de la mémoire du goulag chez les déportés d’origine européenne par rapport à celle des témoins soviétiques13. Cette spécificité tient prioritairement à l’expérience d’un arrachement radical, à celle d’être happé par une logique extérieure qui anéantit le rapport à l’environnement, et aux formes de sociabilité, de même que les relations habituelles et à l’autorité propres aux univers culturels d’origine.

  • 14 Le corpus d’entretiens constitué par les chercheurs participant au projet « Les Archives sonores de (…)

5Le projet a d’emblée privilégié la méthode du recueil de témoignages oraux en vue de leur archivage et de leur mise en musée virtuel contextualisé. La date tardive de notre enquête, à un moment où les déportés adultes du goulag ont presque tous disparu, et la création d’un large corpus de récits oraux de vie14 ont fait émerger l’enfance et l’adolescence au goulag comme l’un des axes centraux de la remémoration des témoins.

6Cet article propose quelques jalons pour une approche de la spécificité de la condition infantile au goulag, de celle de sa remémoration tardive et des retombées de ces enfances « déplacées » dans la vie adulte, notamment le processus de transformation de cette expérience en témoignage.

Henry Welch et son ami Simka à l’orphelinat polonais de Leninabad au Tadjikistan, 1944 (© Henry Welch)

Un archipel d’enfants déplacés

7En septembre 1939, à l’issue du pacte de non agression entre l’Allemagne et l’URSS, cette dernière annexe les territoires orientaux de la Pologne (aujourd’hui appartenant à l’Ukraine et à la Biélorussie), de la Roumanie (Bucovine du nord et

8Bessarabie

nacional’nost

9En Pologne, entre 1940 et 1941 les Soviétiques organisent quatre grandes vagues de déportations, destinées à purger les régions orientales des éléments « indésirables ». La première opération, en février 1940, vise principalement les colons civils et militaires, les osadniki, anciens membres de l’armée qui avaient combattu pendant la première guerre mondiale ou participé à la guerre russo-polonaise de 1920, ainsi que des civils auxquels ont été attribuées des terres dans les régions frontalières. Environ 28 570 familles composées de 140 000 individus sont déplacées de force vers le Grand Nord russe, le Kazakhstan et la Sibérie.

10En avril 1940, les déportations concernent surtout les fonctionnaires polonais – policiers, gendarmes, gardiens de prison, employés administratifs – ainsi que les membres des « classes possédantes » – industriels, banquiers, artisans, commerçants avec leurs familles.

11Lors de la troisième vague, en juin 1940, la catégorie visée est celle des réfugiés qui ont fui la Pologne occidentale, occupée par les Allemands, pour s’installer dans les régions orientales, mais qui refusent la citoyenneté offerte par l’occupant soviétique. 80 % des 76 000 personnes déplacées de force dans les villages sibériens sont des juifs qui échappèrent ainsi paradoxalement aux massacres et à l’extermination nazis.

12La dernière vague de répression, en juin 1941, déborde les territoires orientaux de la Pologne, vers les trois Pays baltes et la Moldavie. Son but est de « nettoyer » ces territoires des éléments antisoviétiques et « socialement dangereux ». Dans cette opération, les groupes ciblés sont divisés entre ceux que l’on arrête et condamne aux travaux forcés, et ceux que l’on déplaçe de force dans les villages de peuplement, parmi lesquels de nombreux enfants. 85 716 « éléments antisoviétiques », sont ainsi déportés en Sibérie et au Kazakhstan, dont 37 482 de la Pologne Orientale, 22 648 de Moldavie et 25 586 des Pays baltes.

13En effet, en Union Soviétique, dès le début des années 1930, les personnes astreintes au travail forcé sous la tutelle de la police politique relèvent de deux catégories administratives : d’une part les prisonniers des camps (zaključennye), d’autre part les déplacés spéciaux dans des villages de peuplement (specposelency). Les premiers purgent une peine de détention individuelle, infligée par l’une des nombreuses instances judiciaires et extra-judiciaires, en vertu des articles du code pénal de droit commun ou de l’un des 14 alinéas de l’article 58, portant sur les crimes politiques. Le détenu purge sa peine de travaux forcés dans des camps ou dans des colonies, selon la durée de la condamnation.

14En revanche, les déplacés spéciaux sont visés en tant que groupe social ou ethnique réputé dangereux pour le pouvoir soviétique. Sur décision administrative, ils sont déportés collectivement et en famille, assignés à résidence dans des villages de peuplement, où ils construisent leurs propres baraques et travaillent dans des exploitations agricoles et forestières sous la férule de commandants responsables de leur surveillance. Parfois, on les emploie aussi dans l’industrie naissante. Officiellement, ils continuent à jouir de leurs droits civiques, mais sont contraints aux lourds travaux assignés par les autorités. Censés percevoir un salaire, le plus souvent en nature, ils peuvent se déplacer librement dans le périmètre de leur village, mais doivent pointer au bureau de l’administration locale une ou plusieurs fois par mois.

15En 1943, après la défaite de la Wehrmacht et la reconquête de territoires par l’Armée rouge, la police politique soviétique déclenche une nouvelle vague de répression où sont arrêtés et condamnés aux travaux forcés ou déplacés de force des centaines de milliers de personnes et de familles avec enfants originaires d’Ukraine occidentale, d’Estonie, de Lituanie et de Lettonie. L’opposition systématique des paysans baltes à la collectivisation forcée des terres et l’aide qu’ils fournissent aux résistants antisoviétiques retranchés dans les forêts, conduisent les autorités de Moscou, entre 1948 et 1950, à lancer plusieurs opérations pour déporter environ 200 000 paysans avec leurs enfants.

16Sont arrêtés, en outre, ceux soupçonnés d’avoir collaboré avec les nazis, ceux qui ont été forcés de partir travailler en Allemagne ou qui s’y sont rendus volontairement, les résistants civils et armés qui combattent l’Armée rouge, parmi lesquels de nombreux adolescents, et enfin les soldats qui ont rejoint la Wehrmacht ou les SS. Ainsi, en Ukraine occidentale le pouvoir soviétique déporte activistes et sympathisants de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN) ainsi que les officiers et soldats de l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne (UPA), et les collaborateurs et soldats de la Division Galicia, composée de volontaires Waffen SS. Pour priver l’UPA du soutien des paysans, le NKVD/MVD (la police politique soviétique) brûle et déporte des villages entiers avec tous leurs habitants. La pratique la plus répandue est d’accuser les jeunes d’être membres de l’OUN et de les condamner à de longues peines dans les camps du goulag, alors que les membres de leurs familles sont déportés et mis au travail dans les kolkhozes du Kazakhstan ou en Sibérie. À partir de 1945, parmi les importantes minorités d’Allemands « ethniques » se trouvant sur les territoires libérés par l’Armée rouge en Roumanie, Yougoslavie, Hongrie, Bulgarie et Tchécoslovaquie, de nombreux jeunes adolescents sont déportés en URSS. De même, avec l’avancée de l’Armée rouge vers Berlin, en Hongrie puis en Allemagne les Soviétiques pratiquent des rafles massives et arbitraires pour déporter des centaines de milliers de prisonniers dont de nombreux adolescents, afin de les faire « contribuer » à la reconstruction du pays.

Enfances volées

17La représentation et le traitement social des âges de la vie, notamment ceux de l’enfance, montrent une très grande diversité entre les cultures, les formations sociales et les époques historiques. Mais la primauté de la socialisation et de l’autorité familiales sur la socialisation extérieure ou institutionnelle apparaît comme un point commun des représentations culturelles de l’enfance. Les sociétés de l’Europe centrale et orientale, massivement touchées par les vagues de répression soviétique, sont pour la plupart majoritairement paysannes, avec des îlots de développement urbain. Dans le milieu social paysan de cette époque, l’enfance est une période de courte durée qui prend fin avec des travaux de dureté et de complexité croissantes confiés à l’enfant conduisait à l’entrée précoce dans l’âge adulte par le travail et par le mariage. En revanche, dans les milieux de paysans riches et surtout dans ceux de la bourgeoisie urbaine et de la noblesse, le statut d’enfant est de plus longue durée et s’appuie sur des études régulièrement suivies, l’« adolescence » constituant une transition vers l’âge légal de la majorité et l’entrée postérieure dans la vie adulte.

18En ce sens, une enfance « irrégulière » est le plus souvent le résultat d’un traitement familial, social ou politique de cette tranche d’âge qui subvertit les pratiques et représentations socialement acceptées et culturellement légitimées de la succession des âges en imposant des modes de socialisation extra familiaux. La diversité des expériences et des mémoires de ces années de déplacement ou de déportation tient à la différence de conditions et à leur empreinte traumatique, entre ceux qui sont déplacés en famille, ceux qui sont nés en déportation et ceux qui sont déportés seuls. Mais elle est aussi liée aux origines sociales et nationales et à la place que ces origines tiennent, pendant cette période historique, dans l’idéologie soviétique de la répression.

19Ainsi, une origine paysanne pauvre offrait des ressources concrètes aux adultes et aux enfants plus âgés pour mieux supporter la rudesse des travaux forcés, alors qu’une origine urbaine, tout en étant source de grande fragilité, permettait parfois aux parents l’accès à des travaux administratifs plus protégés. L’apprentissage plus au moins rapide du russe était décisif pour la survie et la socialisation dans le modèle hiérarchique du camp. De même pour les enfants scolarisés dans les villages de déplacement, la maîtrise de la langue facilitait les interactions avec les autochtones.

20La répression multiforme de très nombreux groupes sociaux orchestrée et institutionnalisée par le régime soviétique depuis ses débuts élargit rapidement le profil de ses victimes, effaçant les limites sociales et légales entre les âges de la vie. Par ailleurs, lors de l’occupation des Pays baltes et des territoires orientaux de la Pologne, la déportation et le déplacement forcé touchent des familles entières de plusieurs générations. À la fin de la guerre, dans les pays ayant fait partie de l’Axe, c’est sur la base d’une culpabilité collective de toute la population que les déportations frappent des préadolescents et adolescents isolés, souvent raflés au hasard et condamnés aux travaux forcés dans les camps du Goulag pour une durée de 5 à 10 ans.

21Si la répression tend à effacer les frontières entre générations, en revanche, dès l’arrivée des populations aux lieux de détention, les itinéraires infantiles divergent selon la destination, soit dans les camps, soit dans les villages de peuplement. Dans les premiers, les travaux forcés extrêmement durs unifient sous les mêmes exigences de normes de production tous les âges, y compris l’adolescence. Par contre, dans les villages de déplacement, ces distinctions sont partiellement réactivées en fonction d’un idéal de rééducation, par un cursus scolaire censé être obligatoire pour les mineurs qui ne sont pas assignés à des travaux comme les adultes. Cependant, dans la pratique, notamment pendant les années de guerre, la séparation d’avec un père interné dans un camp, l’affaiblissement, la maladie ou le décès de la mère et l’existence de frères et sœurs plus jeunes dans des conditions d’extrême pénurie rendent souvent inévitable que nombre d’entre eux essayent d’assurer leur survie en s’impliquant dans des travaux d’adultes.

Arrachement et pertes

22Dans le corpus de témoignages recueillis, le groupe le plus fourni d’enfants du goulag est constitué de mineurs en bas âge déportés avec leurs familles des territoires orientaux de la Pologne (Ukraine et Biélorussie occidentales), des Pays baltes et de la Moldavie avant l’invasion de l’URSS, de l’Ukraine occidentale et des Pays baltes par les Allemands entre 1944 et 1953. Le corpus des témoins interviewés représente-t-il l’ensemble des enfants du goulag

23Dans le témoignage de ces enfants, le moment de l’arrestation apparaît cristallisé par l’évocation de parents impuissants, humiliés et maltraités. Cette évocation constitue le moment émotionnellement le plus difficile dans la mise en récit tardive de la déportation, tant cette épreuve semble plus violente et dévastatrice que l’humiliation propre qui est rarement explicitée. Le caractère tacite de cette dernière peut être compris soit comme sa résorption dans l’épreuve des parents, dans une identification infantile retrouvée avec eux, soit comme son oblitération par le récit-écran de l’humiliation parentale.

24Irina Tarnavska naît en 1940 à Lviv, en Ukraine occidentale désormais soviétique. Ses parents, paysans, sont déplacés de force dans la région de Tomsk en Sibérie, lors de la collectivisation en 1948. Évoquant le moment où la vie de sa famille a basculé, elle est saisie de sanglots irrépressibles qui accompagnent tout son récit :

  • 15 Archives sonores. Mémoires européennes du Goulag, Cercec/rfi, Paris, entretien avec Irina Tarnavska (…)

« Quelqu’un frappe à la porte. Maman demande “Qui est là ?” On lui répond “Ouvre ! Les tiens.” Maman ouvre. Des hommes armés, des soldats rentrent et disent à maman : “Prépare-toi, on t’emporte chez les ours blancs !”
Maman commence à pleurer et ne se prépare pas. Elle avait de longues nattes. Il a pris maman par les cheveux et l’a tirée. Maman est tombée et il l’a traînée ainsi jusqu’au traîneau. Il y avait beaucoup de neige, sans doute plus d’un demi-mètre. C’est ainsi qu’on nous a traînés avec maman, nous avions 10 ans, 7 ans et le plus petit 5, et nous nous sommes préparés tout seuls15. »

Irina Tarnavska (au centre) en Sibérie, 1951 (© Irina Tarnavska)

25Les enfants partent en déportation soit avec leurs deux parents, leurs frères et sœurs et parfois, comme en Pologne, avec les grands-parents et autres membres de la famille. Quand le père est condamné au camp, on les déportent sans lui. Cette disparition du père ou la mort de la mère fauchée par la faim, le froid ou le travail est souvent à l’origine d’une promotion forcée de l’aîné comme « chef de famille ». Un tel évènement constitue à la fois un traumatisme de plus et l’émergence soudaine d’une identité d’adulte, qui semble paradoxalement resserrer pour la vie l’attachement à la mère, morte ou survivante, comme si l’enfant ne prenait pas seulement sa place mais aussi une partie de son identité.

  • 16 Suite aux accords entre le gouvernement polonais en exil et l’Union soviétique et à l’amnistie du m (…)

26Adam Chwaliński naît en 1928 en Polésie (aujourd’hui Biélorussie) dans une famille polonaise de colons civils. Le 10 février 1940, sa famille est arrêtée par le NKVD et déportée avec les 51 autres familles de son village natal. Après un voyage d’un mois, ils arrivent dans la région d’Arkhangelsk. En novembre 194116 ils partent en Asie Centrale. Au Kirghizstan, Adam apprend la mort soudaine de sa mère :

  • 17 Témoignage d’Adam Chwaliński. NiewiedzialAgnieszka, « Se battre et combattre », inBlum Alain, Cra (…)

« J’arrive et je vois une scène incroyable. Au milieu de la rue, ma petite sœur se tenait debout, bras en croix.
Elle criait, hurlait, pleurait. Elle avait dû comprendre ce qui s’était passé, que maman était morte. Et moi, quelque chose dans ma gorge s’était coincé. Rien, j’étais incapable de pleurer, de parler. J’avais perdu ma voix. Mon père n’était pas là, il était allé conduire mon frère aîné à l’hôpital. Les gens m’ont alors dit : “Adam, emmène ta sœur Gienia à l’hôpital, elle se tient là, près de sa mère morte et d’un moment à l’autre, elle peut mourir elle aussi. Elle est presque inconsciente.” Je l’ai prise par la main et l’ai conduite à l’hôpital. […] Quand je suis revenu en ville, mon père m’attendait seul. Désespéré, il m’a dit : “Tu sais quoi, maman a déjà été enterrée à la va-vite, enveloppée dans une couverture, quelque part par là, près de la rivière.” Il ne m’a même pas montré l’endroit et m’a dit qu’il fallait y aller. Il s’était déjà renseigné pour savoir où on devait se présenter. […] Nous sommes allés à l’autre bout de la ville, et soudain mon père s’est arrêté, comme s’il avait buté contre un mur, et s’est mis à délirer. Après sa traversée de la rivière glacée, il avait attrapé une pneumonie et avait un accès de fièvre. Mais moi, je ne savais pas ce que c’était. Je l’ai secoué et il m’a dit : “Rappelle-toi. Je vais mourir d’un instant à l’autre. Rappelle-toi, tu dois m’enterrer dans un cimetière17.” »

  • 18 Voir le film, Les enfants du Goulag, auteurs : Madina Vérillons Djoussoeva et Guillaume Vincent, ré (…)

27De nombreux enfants finissent par perdre toute leur famille et, se retrouvant seuls, sont placés dans les orphelinats des lieux de déportation. Le plus souvent, ce placement signe le début d’une rapide perte de la mémoire de l’identité individuelle et ethnique, pour des enfants soumis à la pression de leurs condisciples et à l’endoctrinement continu dans les valeurs soviétiques dispensées par leurs éducateurs. Si certains survivent et rentrent, grâce à l’acharnement d’un membre de leur famille resté au pays, d’autres perdent le souvenir de leur origine et de leur identité pour toujours, leur vie ultérieure en URSS est hantée par une quête des origines éperdue et vaine18.

28Peep Varju a quatre ans et demi lorsqu’en 1941 il est séparé de son père, condamné aux travaux forcés, et déporté d’Estonie dans la région de Tomsk, en Sibérie, avec sa mère enceinte, son frère et sa sœur. Toute sa famille tuée par faim, Peep fut placé dans un orphelinat sibérien.

  • 19 Archives sonores. Mémoires européennes du Goulag, Cercec/rfi, Paris, entretien avec Peep Varju, Tal (…)

« Moi je me suis sauvé car au printemps, quand la glace de l’Ob a commencé à fondre, des déplacés nous ont transportés, moi et d’autres orphelins, sur des bateaux à l’orphelinat. Quand je suis arrivé à l’orphelinat, je ne parlais que l’estonien. Je me souviens qu’il y avait une petite fille avec qui je parlais l’estonien.
C’était un orphelinat pour des enfants en bas âge, ceux qui allaient à l’école étaient dans un autre orphelinat.
Puisqu’ils nous interdisaient de parler l’estonien, très rapidement j’ai oublié ma langue maternelle.
Il y a une scène que j’ai gardée en mémoire, un jour je me suis approché de cette petite estonienne, j’ai ouvert la bouche et je n’ai pas réussi à sortir un seul mot d’estonien. À l’orphelinat j’ai été très malade, il y a eu une épidémie de typhoïde et j’ai failli y passer moi aussi. J’ai survécu tout juste, je ne sais plus combien de temps j’ai passé dans l’hôpital de l’orphelinat19. »

Peep Varju (au premier rang debout en bas à gauche) et les enfants de l’orphelinat dans les environs de Tomsk, Sibérie, été 1946 (© Peep Varju)

  • 20 Par exemple les jeunesses hitlériennes en Allemagne, ou le Levente en Hongrie.

29En Allemagne, Hongrie, Slovaquie et Roumanie, pays ennemis de l’URSS pendant la guerre, les préadolescents et adolescents sont arrêtés et condamnés aux travaux forcés, soit à la suite de rafles arbitraires, soit à cause de leurs origines familiales, ethniques ou de leur appartenance (parfois contrainte) à des organisations de jeunesse offrant une formation militaire20. Dans les Pays baltes et en Ukraine occidentale, ce sont les jeunes résistants civils et armés qui constituent le gros du contingent des adolescents condamnés aux travaux forcés.

30Le leitmotiv des récits tardifs de ces jeunes filles et garçons est le sentiment d’arrachement brutal et irrévocable à leur monde familier, de solitude radicale et d’isolement, doublé d’une sidération face à la violence de ce qui leur est arrivé, particulièrement pour ceux raflés au hasard.

  • 21 Archives sonores. Mémoires européennes du Goulag, salle biographique Klara Hartmann : [

31Klara Hartmann naît en mai 1930 à Miskolc, dans le nord de la Hongrie, de parents paysans, morts très jeunes dont elle n’a aucun souvenir21. Elle est élevée par un oncle, sous-officier de gendarmerie à Gönc. Devant l’avancée de l’Armée rouge en janvier 1945, son oncle et sa tante s’enfuient en la laissant seule. Arrêtée, à l’âge de 14 ans, elle est interrogée et torturée pendant presque une année dans la prison de Kiev, puis condamnée pour espionnage au profit des Allemands à 10 ans de travaux forcés. Au camp de Vorkuta, elle travaille dans la construction. Harcelée par les détenues soviétiques de droit commun, refusant d’apprendre le russe, seule Hongroise dans le camp, elle demeure emmurée dans sa solitude.

  • 22 Ibid.

« J’ai été en prison, enfermée avec des Russes. Donc, je ne pouvais pas vraiment parler, non plus. Au fond, je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait, où j’étais, ce que je faisais là, ce qu’ils allaient faire avec moi. Après deux ou trois mois, ils m’ont transférée dans un cachot isolé. Et là ont commencé les interrogatoires, pour que j’avoue que j’étais une espionne, et pour qui je travaillais. Il y avait un interprète, un soldat de Transcarpathie qui parlait bien le hongrois. Il me disait d’avouer car si je faisais durer ça longtemps, j’allais mourir en prison. Mais je lui ai dit : “Je n’ai pas été espionne. Je ne sais pas ce que c’est…” Il a insisté pour que je le dise, ce harcèlement, ce tiraillement a duré longtemps. Parce que les interrogatoires étaient de nuit, et de jour, on ne me laissait pas dormir. Il fallait rester debout dans la cellule toute la journée. Et un soldat veillait, à travers le judas, à ce que je ne me couche pas, mais que je me promène. […] J’étais tellement vidée : ils ne me laissaient ni dormir ni manger. Alors, j’ai dit qu’effectivement, j’étais espionne, mais je devais aussi signer un papier comme quoi je l’étais. Il fallait aussi que je dise où j’avais appris, dans quelle école, qui étaient mes profs… À ça, je ne pouvais absolument pas répondre. […] Eux, avec les conseils de l’interprète, ont écrit ce qu’ils pouvaient. Et vers Noël on m’a appelée au bureau et il fallait que je signe que j’en avais eu pour 10 ans. L’interprète m’a dit que je partais pour 10 ans de travail forcé, mais que je n’aie pas peur parce que ça se passerait bien pour moi, que je pourrais même peut être survivre, et qu’après 10 ans, je serais libérée et je vivrais en Russie. […] J’étais presque contente…
Je ne peux pas raconter ou… comment dire… je ne sais pas décrire les choses qui me sont arrivées dans cette prison : il est arrivé qu’on me place sous un robinet d’où des gouttes d’eau tombaient sans arrêt sur ma tête. On me torturait aussi comme ça avec de l’eau froide. Ils appelaient ça “le box”. J’ai failli finir gelée. Après, on me sortait pour aller aux interrogatoires22. »

  • 23 Archives sonores. Mémoires européennes du Goulag, salle biographique Orest-Iouri Iarinitch : [

32Orest-Iouri Iarinitch naît en octobre 1934 à Lviv, en Ukraine occidentale, alors polonaise. À la fin de la guerre, à peine adolescent, il forme avec des camarades de classe un groupe clandestin « pour distribuer des tracts, inciter à la résistance civile contre les Soviétiques, et collecter des dons et de l’argent pour soutenir les combattants de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) », qui combat contre l’Armée rouge dans les forêts des Carpates23. En décembre 1949, âgé de 15 ans, ses camarades et lui, sortis de leur salle de classe, sont arrêtés. Après un long périple dans plusieurs prisons de l’URSS, dont la Boutyrka, à Moscou, il est condamné à cinq ans de travaux forcés pour trahison à la patrie et organisation antisoviétique.

  • 24 Ibid.

« Ils nous ont convoqués chez le directeur, moi et mon ami Bogdan, et là il y avait la police politique qui nous attendait. Ils nous ont amenés d’abord à la prison Dzerjinski et puis après quelques jours, à la prison de la rue Lonsky. La cellule était petite avec juste une minuscule fenêtre, il n’y avait pas de lit ni de matelas, on dormait par terre, on se couvrait avec nos manteaux et à la place du coussin on utilisait nos bottes ! La nuit on ne pouvait pas dormir, la porte était tout le temps ouverte et on nous emmenait aux interrogatoires. Nous étions très nombreux, 35/40 par cellule. Le jour commençait par la prière. S’il n’y avait pas de prêtre, c’était le plus vieux de la cellule qui assurait la fonction ; et puis arrivait le petit déjeuner, du thé et du pain, rien de plus24. »

Orest Iarinitch à 15 ans, juste avant son arrestation, Lviv, 1949 (© Orest Iarinitch)

33Si le sentiment de solitude, d’abandon et de désespoir peut persister longtemps après leur arrivée dans le camp, la mémoire des années de déportation s’organise souvent autour de rencontres créatrices de liens d’affinité ou d’amitié qui semblent occuper le vide laissé par la famille perdue et donner un sens humain à une expérience extrême. Elles sont revécues et restituées par des récits tardifs comme le début d’une maturation soudaine et sans transition, marquée d’actes de survie ou d’entraide dont chacun apparaît à la fois comme source de fierté et comme ressource, et qui se révèlent, après coup, constructrices de la force nécessaire pour affronter la vie au retour. La métaphorisation de l’expérience du goulag comme « école » ou « université » dans les récits en témoigne.

Lire la suite : http://journals.openedition.org/rhei/3425

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Un avis sur “Trajectoires d’enfances au goulag

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