Enfants au goulag – témoignages

Un documentaire poignant sur les plus jeunes victimes des camps staliniens. Nous avons rencontré et recueilli les témoignages de ceux qui vivent encore à Karaganda, la plus grande colonie pénitentiaire du Kazakhstan. Ils nous ont reçus chez eux pour nous livrer, chacun, leur récit d’un enfer carcéral qui n’épargnait même pas les nourrissons.

Al’âge où les enfants connaissent l’innocence et l’insouciance, ils ont enduré les camps, la faim, la maladie et la violence. Ni leur père ni leur mère n’étaient là quand la mort rôdait autour d’eux. Les uns sont nés dans les camps, les autres y ont été expédiés tout petits parce que leurs parents avaient été jugés «ennemis du peuple» ou «éléments contre-révolutionnaires», d’autres encore sont nés d’amours clandestines au goulag. Quand ils ne sont pas issus d’un viol commis par un gardien sur une détenue dans l’obscurité d’un baraquement. Plus de cinquante ans se sont écoulés depuis la fin du stalinisme et de l’arbitraire qu’il incarnait. Pourtant, leurs yeux s’embuent encore et des sanglots les étouffent lorsqu’ils évoquent cet épouvantable passé. Ils ont beau avoir refait leur vie et fondé une famille, ils ont beau contempler leurs petits-enfants avec amour, rien n’efface ces souvenirs d’horreur. Pas même le grand âge et les accès de sénilité dont souffrent certains d’entre eux, comme si les privations, les coups et la peur s’étaient imprimés à jamais dans leur mémoire en lettres de larmes et de sang.

Nous les avons retrouvés à Karaganda, une ville du nord-est du Kazakhstan. Ici, tout n’est que goulag. Tout rappelle les zeks (prisonniers) expédiés par Staline vers les steppes. Dans ce bassin minier, qui regorge de houille et de cuivre, où l’Union soviétique a implanté des combinats sidérurgiques, l’ensemble pénitentiaire du « Karlag » regroupait des dizaines de camps différents. Tout ce qui est sorti de terre à cette époque est dû au travail des victimes du tyran. Les immeubles staliniens de la ville ont été bâtis pas des forçats. Comme les routes et les chemins de fer. Les gueules noires qui abattaient le charbon dans les profondes galeries et les ouvriers qui suaient devant les hauts fourneaux étaient aussi détenus ou déportés. Ainsi que les paysans des fermes collectives…

Staline et ses sbires du NKVD, l’ancêtre du KGB, se sont servis du Kazakhstan comme d’un déversoir : un million de détenus y ont été envoyés. Dans les années 30, des intellectuels de Moscou ou de Leningrad suspectés de menées anticommunistes. Des Coréens, des Polonais, des Allemands de la Volga, des Ukrainiens, des Tchétchènes et des Ingouches les ont suivis dans les années 40 : accusés d’intelligence avec l’envahisseur nazi ou l’ennemi japonais, ils ont été déportés en masse vers cette terre où il y avait de l’espace et où on avait besoin de bras pour appuyer l’effort militaire.

Staline est mort en 1953 ; le Karlag a cessé de fonctionner cinq ans plus tard. Ces enfants du goulag sont pourtant restés sur place, sur les lieux de leurs souffrances, là où leurs parents, un frère, une sœur, un oncle sont morts d’épuisement ou de faim. «Ils ne savaient plus où aller, dit Ekaterina Kuznetsova, historienne du goulag de Karaganda. Et les Kazakhs, que les Soviétiques avaient sédentarisés de force, les ont bien accueillis.» Beaucoup vivent donc ainsi : au milieu des fantômes. –

Le documentaire Les Enfants du goulag sera diffusé le 29mai à 21h30 sur France5. Réalisé par Romain Icard, écrit par Madina Djoussoeva et Guillaume Vincent, produit par Les Films en Vrac, il rassemble les témoignages inédits d’une quinzaine d’anciens enfants des camps.

Pavlina Petkova, violée et enceinte à 19 ans

Si tu ne veux pas coucher avec moi, je te ferai violer par dix de mes hommes.» Pavlina Petkova, 82 ans, se souvient comme si c’était hier des menaces du chef du camp de Spask. Elle avait envie de vomir. Elle a fini par céder et s’est retrouvée enceinte. Elle n’avait pas 20 ans.

Ukrainienne, condamnée aux travaux forcés pour avoir critiqué les dirigeants communistes, elle avait été affectée à l’équipe de nuit d’une briqueterie. Elle a accouché de son fils Restislav dans un bâtiment de l’usine. «Deux pièces de la salle des fêtes étaient affectées aux jeunes mamans», raconte-t-elle. Les maigres rations étaient à peine améliorées quand on élevait un bébé : 200 grammes de pain, 400 grammes de lait et 60 grammes de viande par jour. Pour habiller Restislav, elle faisait du troc : une paire de gants contre trois jours de pain. Elle a pu garder son bébé pendant neuf mois avant que les autorités le placent dans une crèche, puis dans une école d’Alma-Ata. Elle ne l’a récupéré qu’à sa libération en 1956. Son fils a ensuite fait carrière dans l’armée. «Maismon passé politique a toujoursentravé son avancement.»

Moutzolgov Makasharip, Ingouche, déporté à 10 ans

Sa vie, comme celle de centaines de milliers de Tchétchènes et d’Ingouches, a basculé le 23 février 1944. Des soldats ont fait irruption dans la ferme familiale et ont annoncé qu’ils avaient trois heures pour faire leurs paquets. Un voyage d’un mois debout dans un wagon à bestiaux, avec un seau de bouillie par jour pour tout le wagon. A peine arrivés au Kazakhstan, son oncle est mort d’épuisement et sa petite sœur a succombé à la faim. Pour abriter la famille, ses parents ont bâti une cabane en pisé, une zemljanka : un trou d’un mètre de profondeur surmonté de murets d’un mètre de haut. «Nous cachions du blé tombé des charrettes sous un tas de foin, dit-il.Ma mère fabriquait un peu de farine en les écrasant avec des pierres.» Quand la cachette a été découverte, son père a écopé d’une peine de quatre ans de camp disciplinaire. «Nous ne l’avons jamais revu, dit Moutzolgov. Mais nous n’avons jamais cessé de voler du blé. Sans ça, nous serionstous morts de faim.»

Galina Rakhleieva, née au goulag en 1954

La maison qu’elle possède n’est autre que l’ancien poste de garde de Dolinka, la petite ville où l’administration centrale du Karlag – le goulag de Karaganda – avait élu domicile. En 1954, sa mère, une Russe du Kazakhstan, avait été condamnée au goulag pour un vol commis à Alma-Ata. «Elle avait volé pour manger», dit Galina. Elle était enceinte de quelques mois. Galina est donc née à Dolinka et a passé ses premiers mois dans le sovkhoze où travaillait sa mère. Lorsqu’elle a atteint sa première année, les responsables du NKVD local ont dit à sa mère qu’il était temps de l’envoyer dans un orphelinat. Ces institutions servaient à laver littéralement le cerveau des enfants pour qu’ils oublient leurs parents et deviennent de parfaits Soviétiques. Galina a finalement été arrachée à ce destin par ses grands-parents, qui sont parvenus à la récupérer et à la prendre chez eux. La libération de la mère de Galina a coïncidé avec la fermeture du Karlag. «On lui a proposé un petit boulot sur place et nous nous sommes d’abord installés dans les baraquements transformésen habitations, dit Galina. Ensuite, on a pu acheter cette maison où j’ai pu rester.»

Ivan Karpinski, le révolté de Kengir

D’un coup, le débit d’Ivan Karpinski s’arrête. Ses yeux bleu acier s’inondent de larmes. Il arrive à peine à articuler : «Et, et… les chars leur ont roulé dessus.» Ces images remontent à 1954, mais elles défilent encore, toutes fraîches, dans sa mémoire. Il avait 22 ans quand le camp disciplinaire de Kengir s’est soulevé et a tenu tête aux autorités pendant quarante jours. Un fait unique dans l’histoire du goulag, auquel Alexandre Soljenitsyne a consacré un chapitre de L’Archipel du goulag. Mais le prix à payer a été aussi élevé que la bravoure des forçats était grande. Les tanks de l’Armée rouge ont écrasé des prêtres et des femmes qui s’étaient dressés devant leurs chenilles, avant de mitrailler des centaines de détenus. Ivan, que le comité qui dirigeait l’insurrection avait chargé de monter la garde, a assisté, impuissant, à l’assaut des blindés et au massacre des détenus désarmés. Les autorités recensèrent 37 morts, Ivan, comme d’autres anciens détenus, parle de 600 victimes.

Nationaliste ukrainien, Ivan Karpinski était déjà parvenu à échapper au massacre de son village en 1946, en compagnie de sa mère. Mais dénoncé à 17 ans, il avait écopé de vingt-cinq ans de camps spéciaux pour détention de littérature subversive.

A sa libération en 1957, il est retourné dans sa chère Ukraine. Mais il n’était pas le bienvenu. Les responsables communistes lui ont promis une nouvelle condamnation s’il restait au pays. Il est donc revenu dans les steppes du Kazakhstan où il rêve de forêts de bouleaux, de terre noire et de champs de blé.

Zoya Skludova, orpheline, n’a jamais connu sa mère

Sur l’acte de réhabilitation de sa mère, Zoya Skludova possède la seule trace d’elle : le nom de Marfa Skludova, qui l’a mise au monde en 1947. Le reste ne consiste qu’en quelques bribes. Une famille de paysans biélorusses de la région de Minsk « dékoulakisés » . Sa mère déclarée ennemie du peuple, condamnée à dix ans de camp et expédiée au Karlag avant d’être à nouveau punie de dix ans et envoyée à Krasnoïarsk (Sibérie), où elle a été exécutée. Son père est inconnu. Zoya pense qu’il était chef de camp, qu’il avait abusé de sa mère et que le KGB n’a jamais voulu lui révéler son identité. Elle a grandi à l’orphelinat (sur la photo, à gauche) du NKVD près de Karaganda. Elle s’enorgueillit aujourd’hui de sa vitalité et va nager trois fois par semaine pour s’entretenir.

Dina Choulkevitch ignore tout de son identité

Quand on quitte son pauvre appartement de Karaganda, Dina Choulkevitch lance un cri du cœur : «Publiez bien ma photo, quelqu’un me reconnaîtra peut-être.» Elle ne sait même pas quel âge elle a. Elle suppose qu’elle est née en 1940 mais aucun acte ne le prouve. Ses parents sont probablement morts pendant leur déportation. Etaient-ils Allemands, Polonais, Biélorusses, Russes ? Nul ne le sait. Elevée dans le même orphelinat que Zoya (sur la photo, à droite), Dina n’a, contrairement à Zoya, jamais trouvé la force de surmonter l’énigme de son enfance, trou noir de son existence. Elle a certes été mariée et a eu deux enfants, dont une fille qui vit en Allemagne. Mais, au crépuscule de sa vie, elle demeure inconsolable et se met à pleurer en évoquant ces parents qu’elle n’a jamais eus.

Konstantin Tekinidi, déporté à 7 ans

L’histoire de sa famille est celle d’un long exode. Grecque de Trébizonde, sa mère a dû fuir les Turcs en 1916. Elle a connu son père, autre réfugié grec, à Maikop, dans le Caucase du Nord. Konstantin est né en 1934. En 1938, son père a été arrêté, jugé par une troïka et exécuté. Sa mère s’est retrouvée seule avec trois enfants. Avec l’offensive allemande de 1941, les autorités soviétiques ont décidé de nettoyer le Caucase de toutes les nationalités « suspectes », dont les Grecs, même s’ils étaient devenus soviétiques entre-temps. Après un voyage de plusieurs mois, Konstantin Tekinidi, sa mère et ses deux sœurs ont échoué au Kazakhstan à l’automne 1942. Les autorités les ont logés dans une étable sans porte alors que la température atteignait – 15 °C. Sa sœur a été terrassée par la tuberculose. En 1945, ils se sont enfuis vers Karaganda pour échapper au NKVD où ils devaient pointer chaque jour. Privé d’école pendant la guerre, il a rattrapé le temps perdu. Alors qu’il travaillait à la mine, il a pris des cours du soir. Et, à 40 ans, il a obtenu un doctorat de génie hydraulique et s’est imposé comme un expert du traitement des eaux. A Karaganda, il a créé une association culturelle grecque et y enseigne aujourd’hui la langue de ses ancêtres.

Emma Schwartzkop, orpheline à 6 ans

C’était en 1940. Elle se souvient d’un bateau puis d’un train. Elle voit encore sa mère la tenant par la main d’un côté tandis qu’elle tenait son petit frère de l’autre. Et puis sa mère a disparu. Elle avait 6 ans, son petit frère en avait 3. Ils ont erré, le ventre tenaillé par la faim. Son frère mangeait de l’herbe.«Un jour, il s’est misà enfler et puis il estmort.» Emma a été recueillie par une femme avant d’être envoyée à l’orphelinat d’Osakarovka, au nord de Karaganda. Elle ne connaissait que ses nom et prénom et ne s’exprimait qu’en allemand. «Ils m’ont interdit de le parler à l’orphelinat.» Il y avait si peu à manger que les enfants désagrégeaient les crottes de chèvres pour y trouver des grains de blé. Les mauvais traitements et les punitions pleuvaient sur ces rejetons d’ennemis du peuple.«Ils étaient méchants avec nous, dit Emma. Et ils volaient pour eux la nourriture qui nous était destinée.» Elle n’a commencé à se nourrir normalement qu’à son adolescence, quand elle a été affectée dans une usine de bottes de feutre. «La première fois que j’ai vu des graines de pavot sur des galettes, je les ai prises pour descrottes de mouches!»

Source : http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/05/28/01006-20110528ARTFIG00663-enfants-au-goulag.php

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