L’émigration russe en France

“La recomposition d’un espace de l’entre-soi” comme exutoire

Isabelle Nicolini

Victimes d’une rupture politique d’envergure leur ayant valu ultérieu-rement la reconnaissance de la qualité de réfugié , nombre d’émigrés  russes sont venus chercher refuge dans l’Hexagone. Cette émigration est consécutive à la révolution de 1917 et à la guerre civile qui s’ensuivit. La prise de pouvoir par les bolcheviks a engendré une contre-révolution conduite par l’aristocratie. La lutte qui opposait les “Rouges” aux “Blancs” s’est soldée par l’évacuation des corps de l’armée blanche et des civils pris dans la débandade. Le stationnement des armées a balisé grossièrement des flux migratoires à la périphérie des frontières de l’Empire russe. L’arrivée en France des premiers émigrés  s’est échelonnée jusqu’en 1930 , d’autres arrivées ponctuelles ayant eu lieu en raison de changements politiques survenus dans certains pays d’accueil : les pays d’Europe centrale et orientale, le Maroc, la Tunisie et la Chine .

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Le présent article résulte de l’analyse de 17 récits de vie  d’émigrés russes de la première vague migratoire et de leurs descendants  collec-tés dans le cadre d’une thèse de doctorat . Il se propose de rendre compte du processus d’installation de la population d’origine russe en France, cette dernière fréquentant les églises de l’archevêché des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale  à Paris, Nice et Bussy-en-Othe.

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Paris a été retenu en raison de son rôle de pôle culturel de toute la diaspora russe à l’étranger dans l’entre-deux-guerres avant de devenir « progressivement un conservatoire où les traditions se sont entretenues de père en fils » . Lieu de mémoire, Nice était incontournable parce qu’elle a accueilli la famille impériale à partir du milieu du xix e siècle et l’aris-tocratie à sa suite. Bussy-en-Othe a été également retenu en raison de la communauté monastique qui s’y est établie, transformant ce village en lieu de pèlerinage pour les Russes et leurs descendants, mais aussi en lieu d’implantation de résidences secondaires.

Les formes de mise à distance de l’héritage culturel

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Durant l’entre-deux-guerres, les migrants se trouvèrent rassemblés en terre étrangère, et leur situation morale et matérielle était des plus inconfortables. En effet, ils ne pouvaient s’abstraire de leurs conditions d’émigrés politiques sans renier leur engagement dans la lutte anti-communiste. En continuant à vivre de la même manière qu’avant leur départ, ils se retrouvèrent décalés par rapport à leur situation en France, ce qui leur permit de surmonter les effets du déplacement générant un « phénomène d’hystérésis des habitus » chez leurs descendants. L’hys-térésis des habitudes est parfaitement représentée dans Tovaritch , pièce de théâtre mettant en scène un grand-duc et une grande-duchesse embauchés respectivement comme valet et femme de chambre chez une famille française de nouveaux riches. Un jour où toute la famille est de sortie, jour correspondant à une importante fête chez les émigrés russes, le grand-duc et la grande-duchesse revêtus de leurs plus beaux habits s’apprêtent à quitter le domicile de leur maître quand un membre de la famille revient à l’improviste et découvre avec stupéfaction le rang de ses domestiques. Ce couple d’employés retrouve, le service terminé, son rang et perpétue ses codes sociaux. L’hystérésis apparaît donc ici dans la mesure où, malgré leur déstructuration sociale, les personnages re-produisent les normes et coutumes intériorisées induisant donc un dé-calage entre leurs conditions de vie difficiles et les habitus de classe conservés.

Des conditions de vie difficiles

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La manière dont les primo-arrivants se plaçaient sur l’échiquier du monde du travail conduit à s’interroger en particulier sur l’usage du capital économique ou relationnel pour trouver un emploi. Par ailleurs, la poursuite ou la reprise d’études favorisait-elle l’insertion professionnelle des émigrés ? Le problème de la langue a-t-il été difficile à résoudre ? Le fait d’avoir exercé une profession en Russie ou dans l’Union des Républiques socialistes soviétiques (urss) les a-t-il aidés en exil ?

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La diversité des parcours des émigrés russes implique de rappeler que si de nombreux réfugiés s’étaient rendus en France pour rejoindre des proches, d’autres Russes étaient arrivés précipitamment, chassés par l’inflation galopante ayant frappé l’Allemagne au début des années 1920. Quelques-uns d’entre eux s’étaient vu proposer, alors qu’ils se trouvaient dans des camps de réfugiés en Europe centrale et orientale, des contrats de travail pour occuper un emploi dans des usines telles que Renault ou Citroën. Beaucoup ont pu trouver du travail par le biais de réseaux russes ayant ainsi favorisé leur insertion.

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Les discours tenus montrent que si la douleur causée par l’« exil géo-graphique » ou horizontal s’atténue progressivement avec le temps, l’« exil social » ou vertical ajoute à la nostalgie lancinante l’inconfort matériel. Désorientés par l’éloignement de leur patrie et la différence de culture, les migrants de la “première génération” du début des années 1920 ont difficilement pu se résoudre à trouver une place dans la so-ciété d’accueil.

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L’examen des récits des émigrés de la première vague migratoire conduit à distinguer deux groupes en fonction de leurs conditions de vie.

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Un premier groupe hétérogène est composé de personnes éprouvant de grandes difficultés à trouver ou à conserver un emploi, soit parce qu’elles étaient des réfugiés et que l’on se méfiait de leur côté “poli-tique”, soit parce qu’elles avaient des qualifications inappropriées ou en étaient dépourvues.

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La crise économique et l’arrivée continue de réfugiés et d’immigrés sur le territoire français jusqu’à la fin des années 1930 se traduisirent par la promulgation de lois visant à circonscrire le travail des étrangers et à satisfaire ainsi le vœu souvent exprimé par les nationaux de ré-server le travail aux Français . La conjugaison de ces deux facteurs eut également des conséquences sur la législation en matière de natio-nalité. Les étrangers furent incités à acquérir la nationalité française surtout s’ils avaient quelques velléités d’ascension sociale, puisqu’une loi du 21 avril 1933 limitait « l’exercice de la médecine aux seuls Français »  et que d’autres lois furent également votées pour protéger certaines pro-fessions, en particulier celle d’avocat. Cette incitation a renforcé leurs conditions de vie difficiles car beaucoup ont refusé de l’acquérir, pensant retourner prochainement dans leur patrie.

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Un grand nombre de familles vécurent dans des chambres d’hôtel relativement austères, dans des chambres de bonne où il n’y avait d’eau que sur le palier, où la lampe à pétrole permettait de s’éclairer et la salamandre de se chauffer.

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Vivre de petits expédients pour assurer le quotidien était fréquent. Parvenant difficilement à faire face à cette situation, certaines personnes d’un âge avancé se laissèrent entretenir par leurs enfants. Leur mal-aise psychologique peut être expliqué par la dissonance cognitive qui leur était impossible d’affronter afin de retrouver leur stabilité initiale.

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L’obtention d’un travail et d’un logement était largement facilitée par les réseaux relationnels. N’ayant jamais travaillé, une veuve loua la moitié de son appartement à des étudiants et se mit à confectionner, avec le concours d’amis, des chaussures en raphia avec des semelles de liège. Elle put se sortir de cette situation difficile lorsqu’un ami français de son mari, directeur d’une compagnie pétrolière, lui proposa une place d’archiviste dans sa société. Deux personnes proches furent accueillies par un jeune médecin russe, André Bloom , qui leur octroya deux pièces dans son cabinet en échange de l’accueil de ses patients. Après le départ de leur bienfaiteur elles furent recueillies par l’église Notre-Dame-des-Affligés du patriarcat de Moscou, rue Saint-Victor, et logées dans l’appartement de fonction du prêtre de l’époque où elles demeu-rèrent quelques années avant d’être admises à la maison de retraite russe de Cormeilles-en-Parisis. Cette situation fut considérée avec “philo-sophie” selon le vieil adage « Dieu a donné, Dieu a repris ». Le Zemgor  aidait les familles en détresse en leur procurant de quoi se nourrir et s’habiller.

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Un témoin raconte qu’à son arrivée à Nice, au début des années 1920, n’ayant plus aucun moyen financier, toute la famille allait se restaurer à la cantine du marquis de Merenville , qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle bibliothèque russe de la rue Longchamp. Ce marquis — qui avait transféré, bien avant la révolution de 1917, toute sa fortune en France — était en mesure d’aider les Russes néces-siteux, terme générique dans lequel toutes les classes sociales  étaient confondues. Cette famille a également survécu grâce à la libéralité du prince Félix Youssoupoff. Au sein de l’émigration, au-delà de l’assis-tance morale, ceux qui disposaient de quelques moyens financiers les dilapidaient rapidement dans des œuvres caritatives se refusant à laisser dans la détresse matérielle les plus démunis.

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Le deuxième groupe, en revanche, composé de personnes diplômées en France, est parvenu à plus ou moins brève échéance à trouver un travail satisfaisant.

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Parmi les réfugiés de la première vague migratoire, ceux qui firent des études en France semblent avoir supporté plus aisément les nouvelles conditions de vie car elles ont été un facteur de socialisation et d’assi-milation des normes et valeurs du pays d’accueil. Leur scolarisation a favorisé le deuil du pays d’origine et leur intégration dans le pays d’installation. On citera l’exemple d’un noble qui, grâce au soutien fi-nancier de sa mère, put faire des études de chimie à l’Université catholique de Lille d’où il sortit diplômé. De retour à Paris, il parvint à s’imposer dans la parfumerie grâce à des relations familiales. Par l’intermédiaire du baron Fitenghoff-Shell, son cousin croisé patrilatéral, dont il ne connaissait l’existence que par des photographies de famille et qu’il avait rencontré chez les Narychkine, il réussit à obtenir un entre-tien avec Ernest Beaux , le créateur en 1920 du parfum n°5 de Chanel.

Les effets de l’hystérésis

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L’hystérésis désigne cette idée de décalage dès lors qu’un changement s’est opéré dans les structures sociales et qu’elles ne sont plus conformes à celles intériorisées . Tel était chauffeur de taxi à Paris mais avait été autrefois général en Russie, tel autre était ouvrier alors qu’il avait été jadis avocat. Si le déracinement national fut vécu comme un drame par les émigrés russes, le déclassement social était encore plus grave, car il représentait un lourd handicap au sein d’unions idoines créées pour maintenir intact l’esprit de corps. Après leur journée de travail, ils se re-trouvaient avec des collègues qui avaient exercé la même profession en Russie.

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Habitués à vivre en Russie dans des logements confortables ou luxueux, nombre d’émigrés de la première vague migratoire, en raison de ressources financières limitées à mesure que le temps passait, furent contraints de loger à l’hôtel ou dans des appartements relativement exigus.

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La solidarité communautaire semble avoir transcendé la médiocrité de leur existence, et cela qu’ils fussent ouvriers, chauffeurs de taxi ou mannequins. Chacun exerçait son métier avec professionnalisme et tous cherchaient un emploi, fût-il précaire, alors que la plupart n’avaient jamais travaillé. En revanche, le travail fini, ils changeaient radicalement de culture et retrouvaient leur rang social en renouant avec la révé-rence, le baisemain, etc.

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Pour s’affranchir du mal du pays, les émigrés reproduisaient leurs anciennes pratiques culturelles : la fréquentation d’amis russes lors de grandes fêtes au cours desquelles les repas s’éternisaient dans une ambiance chaleureuse marquée par des chants et des danses, la pra-tique du tennis avec des cours réservés aux Russes le samedi et le di-manche dans quelques clubs de la région parisienne, la fréquentation de bals très chics où se pressaient des femmes vêtues avec magni-ficence qui, pour la plupart, travaillaient dans le mannequinat à Paris. Ils participaient également à des soirées littéraires où ils côtoyaient d’illustres auteurs comme Nina Berberova, Vladislav Khodassevitch, Vladimir Smolensky ou Georges Ivanov. Il arrivait également que des réunions aient lieu en petit comité au cours desquelles une œuvre, ré-cemment publiée, était lue et commentée, ou bien que des particuliers tiennent salon chez eux, comme ils avaient coutume de le faire en Russie, ce qui permettait de supporter plus facilement le quotidien en favorisant l’inclusion sociale au sein de la communauté russe et l’enfermement du groupe sur lui-même.

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Ces regroupements communautaires étaient générateurs de lien social entre émigrés russes. En revanche, ils ne facilitaient pas leur intégration à la société d’accueil puisqu’ils restaient entre eux et tentaient de re-créer leur environnement culturel d’antan. Certains se lamentaient, buvaient, jouaient, se levaient à des heures tardives, dans la mesure où ils étaient en total décalage avec la réalité d’un exil insupportable.

Lire la suite : https://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=MIGRA_131_0011

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