Internet russe, l’exception qui vient de loin

Un projet forgé derrière le rideau de fer

Interrogé par le réalisateur Oliver Stone sur les technologies de surveillance américaines, le président russe Vladimir Poutine a expliqué : « Il a fallu combler notre retard sur le reste du monde, mais nous avions des bases solides. » L’Union soviétique a en effet développé après la seconde guerre mondiale ses propres systèmes informatiques. La Russie cultive depuis une forme originale de souveraineté numérique.

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Pavel Pepperstein. – De la série « National Suprematism », 2009
Courtesy Vladey, Moscou (vladey.net)

En mai 2017, le gouvernement ukrainien a interdit l’accès à plusieurs services numériques russes, parmi lesquels le moteur de recherche Yandex et le réseau social VKontakte. Kiev reproche à ces outils, largement utilisés dans le pays, de partager leurs données avec les services de renseignement du Kremlin — en particulier celles des soldats qui combattent les séparatistes du Donbass. Cette mesure, qui prive plusieurs millions de personnes d’accès à leurs sites habituels, illustre la volonté des autorités ukrainiennes d’échapper à la sphère d’influence numérique que Moscou entretient dans la quasi-totalité de l’espace postsoviétique.

La Russie est en effet l’un des seuls pays à disposer d’un écosystème presque complet de plates-formes et de services indépendants de ceux de la Silicon Valley, fondés par des Russes et régis par le droit russe. Tandis qu’une part significative de la population mondiale utilise quotidiennement Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA), sans recours possible à des équivalents locaux crédibles, les Russes et leurs voisins ont le choix entre les géants californiens et ce qu’il est convenu d’appeler le Runet : le segment russophone du Net et les services qui le composent. Yandex jouit d’une popularité deux fois supérieure à celle de son concurrent Google, tandis que VKontakte, équivalent de Facebook, est, de très loin, le premier site consulté dans le pays (1).

Cette situation unique dans le monde — même en incluant le cas de la Chine — constitue un sérieux atout pour Moscou, dont la position en matière de gouvernance du Web s’est considérablement renforcée depuis les révélations de M. Edward Snowden sur les écoutes pratiquées par l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine. Dans le cyberespace comme ailleurs, la diplomatie russe considère la souveraineté comme la valeur ultime des relations internationales ; elle s’affiche comme une puissance prête à tout mettre en œuvre pour limiter les tentatives d’ingérence et d’espionnage, en particulier américaines. Disposer de ses propres infrastructures permet à Moscou d’adopter des lois fortes, comme celle qui, depuis 2015, oblige les plates-formes numériques étrangères à héberger sur le sol russe les données des citoyens russes.

Ainsi Facebook ou Twitter doivent-ils désormais installer des serveurs près de Moscou, officiellement pour échapper aux « grandes oreilles » américaines. Malheur aux contrevenants : bloqué pour non-respect de la législation, le très populaire réseau professionnel LinkedIn reste à ce jour inaccessible dans le pays. Ce statut de puissance souveraine du cyberespace contraste avec celui de l’Union européenne, qualifiée par des parlementaires français de « colonie du monde numérique » dominée par les États-Unis (2).

Largement utilisés dans l’espace postsoviétique, les services du Runet fournissent à la Russie un puissant levier d’influence sur l’« étranger proche », comme l’on nomme à Moscou les anciennes républiques d’URSS. Non seulement le Kremlin peut accéder aux données des utilisateurs de plates-formes progressivement tombées dans l’escarcelle d’oligarques proches du pouvoir, mais ces plates-formes jouissent aussi d’une audience importante auprès des minorités russophones de l’étranger — en particulier dans les pays baltes et en Ukraine.

Comment expliquer cette exception numérique ? Alors que, en Chine, l’existence de plates-formes nationales doit beaucoup à une stratégie de contrôle de l’information, le Runet ne découle pas d’un blocage de services étrangers auxquels il se serait substitué par défaut. L’Internet russophone provient d’une histoire méconnue qui débute bien avant la fin de l’Union soviétique, en 1991. L’URSS fut en effet la matrice des structures techniques, des pratiques sociales et des modèles économiques qui fondent la spécificité du Runet contemporain et qui alimentent l’appétence russe pour le bidouillage informatique (hacking) et la cybercriminalité.

Laboratoires-pénitenciers

Contrairement aux idées reçues, le pouvoir soviétique n’a pas toujours empêché la mise en réseau d’une partie de ses capacités informatiques. Évidemment, l’infrastructure libre, ouverte et décentralisée qui se développe à l’Ouest à partir des années 1970 ne pouvait pas s’épanouir au pays des samizdats (publications circulant sous le manteau). Si de nombreux universitaires, ingénieurs ou architectes étaient autorisés à partir à l’étranger pour rencontrer leurs homologues occidentaux dans le cadre de voyages d’études, le rideau de fer demeurait étanche dans certains domaines stratégiques, comme l’informatique. Cela n’a pas empêché la Russie d’être, très tôt, le théâtre d’ambitieux projets informatiques, et même de prouesses techniques. En 1968, c’est sur un ordinateur soviétique que fut programmée la première animation numérique de l’histoire. Sept ans plus tard, il ne fallut que quelques minutes aux calculateurs soviétiques pour déterminer les trajectoires orbitales des vaisseaux de la mission spatiale conjointe Apollo-Soyouz, quand les ordinateurs de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) eurent besoin d’une demi-heure. À la fin des années 1980, l’URSS disposait même de sa propre extension de domaine de premier niveau (.su), et quelques centaines de personnes avaient le privilège d’accéder au réseau Unix, ancêtre du Web contemporain.

La kibernetika (informatique) s’est presque exclusivement développée à l’ombre des « régimes spéciaux » — ces structures administratives, voire ces territoires, qui, par leur fonction stratégique, se voyaient octroyer divers privilèges. Sous Joseph Staline, déjà, alors que la presse soviétique moquait l’informatique naissante à l’Ouest en la qualifiant de « pseudoscience bourgeoise »,des laboratoires entiers se consacraient, dans le plus grand secret, à l’élaboration des premiers calculateurs de fabrication nationale. Derrière les barbelés de laboratoires-pénitenciers, des équipes d’ingénieurs, pour la plupart prisonniers politiques, s’affairaient au développement de machines, à l’instar de ce dispositif longuement évoqué dans Le Premier Cercle, d’Alexandre Soljenitsyne (3), qui devait surveiller automatiquement le réseau téléphonique national.

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Pavel Pepperstein. – « The Ear of the World » (L’Oreille du monde), 2014
Courtesy Vladey, Moscou (vladey.net)

Après la mort de Staline, en mars 1953, et la condamnation de ses « excès » par le XXe Congrès trois ans plus tard, l’informatique connaît un âge d’or. Le remplacement progressif des vieux cadres de l’Académie des sciences par des figures plus jeunes et plus « libérales » fait passer la kibernetika du statut de fantaisie bourgeoise à celui d’atout dans la course technologique avec l’Ouest. À la fin des années 1950, les premiers ordinateurs soviétiques fabriqués en série répondent aux besoins de domaines tels que l’aérospatiale ou le nucléaire, qui réclament des puissances de calcul toujours croissantes. Conçues par le pionnier de l’informatique Sergueï Lebedev, ces « machines rapides de traitement électronique » (BESM) connaissent un franc succès.

Puis l’arrivée au pouvoir de Leonid Brejnev, en 1964, et la résurgence du discours « stalinien » sur l’informatique donnent un nouveau coup d’arrêt à la recherche numérique. Les autorités prennent alors une décision lourde de conséquences, non seulement pour l’informatique, mais pour l’économie dans son ensemble : privilégier le vol de technologies occidentales plutôt que le développement d’ordinateurs dans les laboratoires du pays (4).

Progressivement, les BESM sont remplacées par de nouveaux modèles développés à partir des plans des IBM 360. Impopulaires chez les informaticiens soviétiques, ces clones d’ordinateurs américains présentent l’avantage d’être totalement compatibles les uns avec les autres. Leur mise en réseau s’avère assez aisée, et cette pratique devient courante dans les laboratoires et industries soviétiques au cours des années 1970.

Ces réseaux n’avaient rien à voir avec le projet développé au même moment par les Américains, Arpanet, considéré comme l’ancêtre d’Internet. Ils se présentaient plutôt comme des infrastructures automatisées d’échange de données permettant de contrôler des lignes de production et de collecter les données d’instruments de laboratoire. Mis à part le projet avorté de « système automatique d’État de transmission d’information », qui entendait dans les années 1960 créer un réseau scientifique d’échange analogue à Arpanet, il faut attendre 1983 pour voir le premier citoyen soviétique se connecter, presque malgré lui, au réseau mondial qui ne s’appelait pas encore Internet.

Ce pionnier, un biologiste de 35 ans, s’appelle Anatoli Kliossov. En 1983, alors que la crispation Est-Ouest sur la question des euromissiles s’accentue, un ordre venu d’en haut intime à l’Académie des sciences d’URSS de trouver un chercheur capable de participer à une téléconférence par ordinateur. Déjà courante dans certains milieux scientifiques occidentaux, cette pratique est alors inédite en URSS. Familier de la manipulation des données informatiques depuis un récent séjour aux États-Unis, Kliossov est désigné. On le conduit dans les locaux ultrasécurisés de l’Institut de recherches informatiques d’URSS (Vniipas), où se trouve l’un des seuls modems disponibles dans toute l’Union soviétique. Comprenant l’intérêt d’avoir sous la main quelqu’un qui sait utiliser la machine, le directeur du Vniipas autorise Kliossov à y accéder pour une durée indéterminée. Au fil des rencontres dans les téléconférences, le biologiste lie connaissance avec de nombreux « proto-internautes » que sidère la présence d’un Soviétique sur le réseau.

Lire la suite : https://www.monde-diplomatique.fr/2017/08/LIMONIER/57798

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