La porte d’Ilitch / Застава Ильича, film russe 1962, sous titres français

Interdit et remonté en son temps, le film de Huciev brosse un portrait, lyrique et subtil, de la génération des fils des soldats morts à la guerre. Ce film magnifique, en rupture avec toutes les normes esthétiques et idéologiques, est un des plus beaux fleurons de l’ère du dégel.

  • Réalisateur : Marlen Khoutsiev (Husiev)
  •  Acteurs : Stanislav Lioubchine, Valentin Popov, Nikolai Goubenko, Marina Vertinskaïa, Svetlana Starikova
  •  Genre : Comédie dramatique
  •  Nationalité : Russe
  •  Durée : 3h10mn

 Version remaniée de 2h44mn sortie en URSS le 18 janvier 1965 sous le titre Мне двадцать лет / Mne dvadtsat’ let / J’ai vingt ans
Prix spécial du Jury au Festival de Venise 1965
Version originale autorisée en 1987
Scénario : Guennadi Chpalikov, Marlen Khoutsiev ; Photographie : Marguerita Pilikhina ; Musique : Nikolaï Sidelnikov ; Décors : Irina Zakharova
Production : Gorki Film Studio (Moscou)

Interdit et remonté en son temps, le film de Huciev brosse un portrait, lyrique et subtil, de la génération des fils des soldats morts à la guerre. Ce film magnifique, en rupture avec toutes les normes esthétiques et idéologiques, est un des plus beaux fleurons de l’ère du dégel.

L’argument : A Moscou, trois camarades, dont les pères sont morts au front, cherchent leur place dans la société.

Notre avis : Marlen Martinovič Husiev (ou Khoutsiev, né à Tbilissi en 1925) s’était affirmé comme un des jeunes cinéastes les plus talentueux de la génération du Dégel avec les très beaux Vesna na Zaretchnoï oulitse / Le Printemps dans la rue Zaretchnaïa (1956) et Dva Fedora / Les Deux Fedor lorsqu’il suscita la polémique avec ce troisième long-métrage très ambitieux, d’une durée de plus de trois heures, qui tentait de brosser un portrait lyrique, ample et intime à la fois, de la génération de ceux dont les pères, souvent, avaient été tués au front vingt ans plus tôt.

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Lorsque, dans une des dernières séquences, le protagoniste, Sergeï (Valentin Popov), dialogue avec un jeune homme en uniforme qui n’est autre que son père mort surgi de la photo qu’on a vu plusieurs fois au cours du film et lui demande comment il doit vivre, celui-ci ne peut lui répondre qu’en lui posant à son tour une question : Quel âge as-tu ?Vingt-trois ansEt moi j’en ai vingt-un.
Cette scène déplut tout particulièrement à Nikita Khrouchtchev, Premier secrétaire du Comité central du PCUS, qui, dans une intervention de mars 1963, s’indigna de ce refus de donner une réponse toute faite (Comment peut-on penser qu’un père ne réponde pas à la question d’un fils et ne l’aide pas d’un conseil pour trouver la voie juste dans la vie ?) et de ce portrait non édifiant de personnages qui ne sont pas l’incarnation de notre merveilleuse jeunesse. … (qui) ne savent pas comment vivre ni à quoi aspirer. … des individus moralement las, précocement vieillis, privés de hauts idéaux.

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Ce n’est qu’après d’importantes modifications (scène du père refaite avec un autre acteur, suppression de la longue séquence documentaire du concours de poésie) et la destitution de Khrouchtchev que le film put sortir en janvier 1965 sous un nouveau titre : Mne dvadtsat’ let / J’ai vingt ans, version présentée au Festival de Venise où elle obtiendra un Prix Special du Jury.
En 1987, le cinéaste sera autorisé à restaurer le montage initial après que l’Union des cinéastes soviétiques ait jugé injustifiée la refonte de l’œuvre à laquelle les auteurs avaient été contraints.

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En la découvrant dans cette version originale ressuscitée on comprend, d’une certaine manière, le désarroi des instances officielles de l’époque et on ne peut qu’être sidéré par l’extraordinaire liberté de ton et l’incroyable audace stylistique tranquille, sans esbroufe aucune, de ce film dont on s’étonne qu’il ait seulement pu voir le jour dans un système aussi contrôlé que celui du cinéma soviétique, même en période de Dégel.
La composition de cet ensemble plus lyrique que narratif est d’ordre musical et démarre en tourbillon par un virevoltant mouvement allegro de plus d’une heure (mais qui passe en un éclair) où la caméra et le montage épousent le rythme étourdissant des élans de personnages qui courent, portés par l’exaltation de leur jeunesse (irrésistible séquence de défilé du premier mai). Les scènes s’imbriquent les unes dans les autres sans que la césure soit nettement perceptible, on passe insensiblement de l’été à l’hiver (surprise de la ville enneigée découverte par la fenêtre) puis au printemps, d’un feu d’artifice à une course sur les pavés mouillés après l’orage.

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Filmant souvent dans la rue, au milieu des passants, Huciek sait organiser comme personne le désordre de la chorégraphie des groupes, mais aussi filmer de près les visages et faire d’une voix off une confidence chuchotée. Les scènes dialoguées, parfois assez longues, sont comme parasitées par des corps étrangers qui rendent l’attention plus intense au lieu de la disperser : le voisin qui descend l’escalier, passe devant les amoureux s’entretenant sur le palier, et échange avec eux quelques mots sans s’arrêter ; le concert diffusé à la télé et l’appel téléphonique pendant la longue discussion, animée mais en même temps comme dédramatisée, avec le père (Lev Zolotoutine) d’Ania (Marina Vertinskaïa).

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Ces scènes dialoguées déterminent le rythme plus lent d’un deuxième mouvement qui fait l’effet d’un retour à un réel plus prosaïque (le travail à l’usine, les chantiers de démolition d’immeubles anciens) mais dont la force poétique s’intensifie progressivement, notamment au cours de l’extraordinaire épisode de la soirée de poésie, corps étranger parfaitement intégré à un ensemble dont l’esthétique très élaborée ne cherche jamais à se clore en système figé mais n’est pour ainsi dire que réceptivité et n’a d’autre objectif que d’aspirer la totalité d’un monde irréductible au discours totalisant (ou totalitaire).

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L’étonnant mélange de lyrisme effréné et de recueillement réflexif de Zastava Il’ytča fait de ce film, comme du suivant de son auteur (Pluie d’été) une expérience de spectateur sans prix.

Source : http://www.avoir-alire.com/la-porte-d-ilytch-la-critique-du-film

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