Mandelstam, 1924 le contemporain de personne

André Markowicz 

Cette chronique (trop longue, comme souvent— mais vous prendrez le temps quand vous voudrez ) sur un poème de Mandelstam sera un peu différente de celles que j’ai déjà consacrées à la « traduction sans traduire » de poèmes russes pour lesquels je ne peux pas donner de traduction écrite. Le fait est qu’il existe un enregistrement de Mandelstam lui-même lisant ce poème, et c’est cet enregistrement que je voulais vous faire entendre — pour que vous puissiez entendre sa voix, évidemment, mais aussi pour que vous compreniez le rôle de la musique, de la sonorité, dans la poésie russe. Cet élément qui disparaît totalement quand je lis les traductions françaises, en même temps que disparaît la mémoire de la forme. Et je voulais que la voix de Mandelstam ne soit pas simplement un moment musical : non, ce que je voulais, c’est que vous compreniez ce qu’il dit. Que vous compreniez les mots. Mais, même en russe, on le sait bien, prétendre qu’on comprend ce que dit Mandelstam dans certains de ses poèmes, c’est être un peu présomptueux.

*

En 1921, Mandelstam avait écrit « Le Concert à la gare», auquel j’ai consacré une série de chroniques en mars 2016. Il s’agissait, si vous vous en souvenez, de marquer l’entrée dans le monde nouveau, soviétique, celui de la terreur et de l’inhumanité, en saluant les ombres des morts : celle d’Alexandre Blok (mort en août), de Nikolaï Goumiliov (fusillé le même mois), et, par-delà, l’ombre du monde ancien, le monde de Pouchkine — la mémoire absolue de la poésie russe.

En 1922, après la victoire définitive des bolchéviks et l’instauration de la dictature en ce qui est censé être un temps de paix, — après cette rupture de civilisation majeure qui a vu l’effondrement de l’ancien monde, celui de toutes les valeurs de l’humanisme du XIXème siècle, Mandelstam a l’impression que le siècle est comme un fauve à qui l’on a brisé la colonne vertébrale. Comment renouer le fil du temps ? — par la flûte, dit-il dans une ode qui, justement, s’appelle, « Vék », le siècle.

Si je peux, je reviendrai sur cette ode, qui est longue et complexe, comme la plupart des poèmes qu’il compose pendant la période qui suit la publication de son deuxième recueil, « Tristia », ainsi nommé d’après Ovide, un recueil aux intonations classiques, poèmes d’exil, délibérément intemporels.

Et puis, en 1923, se suivent des chef d’œuvre : « Celui qui a trouvé un fer à cheval », « L’ode sur l’ardoise ». Tous ces poèmes sont marqués par l’obsession du temps — le temps qui, pour le jeune Mandelstam, était censé ne pas être une durée mais un espace dans lequel tout pouvait être contemporain, tout pouvait se répondre. Dans lequel le « moi », le corps, n’était qu’un avatar parmi les autres, fortuit, qui reprenait d’écho en écho, de « réminiscence en réminiscence » l’éternité de la mémoire et de la poésie.

Mais le temps, réel, historique, sanglant, le temps civique aussi, il était là. Le « siècle » commandait.

A la fin de l’année 1923, Mandelstam compose un poème immense, « 1er janvier 1924 », et, sans doute quelques jours plus tard, reprenant les mêmes images, un autre texte, que je voudrais que nous lisions ensemble. Ce texte — je le dis tout de suite —, je ne le comprends pas entièrement, et je dois ajouter que malgré toutes les explications que j’ai reçues, à toutes les (nombreuses) personnes à qui je les ai demandées, il y a quand même des choses que je ne comprends pas. Mais nous verrons, si vous vous le voulez bien.

Ce poème, donc, il a encore une autre particularité : nous en possédons un enregistrement dit par Mandelstam lui-même, — en 1928, je crois. Et, tout simplement, je voulais vous en faire écouter la musique inouïe, mais une fois que vous pourriez en saisir les paroles. Enfin, essayer d’en saisir les paroles.

*

Et donc, voilà le texte russe.

Нет, никогда, ничей я не был современник,
Мне не с руки почет такой.
О, как противен мне какой-то соименник,
То был не я, то был другой.

Два сонных яблока у века-властелина
И глиняный прекрасный рот,
Но к млеющей руке стареющего сына
Он, умирая, припадет.

Я с веком поднимал болезненные веки —
Два сонных яблока больших,
И мне гремучие рассказывали реки
Ход воспаленных тяжб людских.

Сто лет тому назад подушками белела
Складная легкая постель,
И странно вытянулось глиняное тело, —
Кончался века первый хмель.

Среди скрипучего похода мирового —
Какая легкая кровать!
Ну что же, если нам не выковать другого,
Давайте с веком вековать.

И в жаркой комнате, в кибитке и в палатке
Век умирает, — а потом
Два сонных яблока на роговой облатке
Сияют перистым огнем.

*

Il s’agit d’un poème de facture tout à fait classique, alternant, sans erreur, des alexandrins et des octosyllabes.

Et ça dit ça :

  1. NET, nikagDA, niTCHÉÏ, ia NÉ byl savreMENnik,
  2. Mné né s rouKI paTCHOT taKOÏ.
  3. O, kak praTIven mné kaKOÏ-to saïMENnik,
  4. To byl ne IA, to byl drouGOÏ.
  5. NET, nikagDA, niTCHÉÏ, ia NÉ byl savreMENnik,
    NET — non
    nikagDA — jamais
    niTCHÉÏ — de personne
    ia NÉ byl — je n’ai [pas] été
    savreMENnik — le contemporain,

  6. Mné né s rouKI — [c’est une expression toute faite, qui signifie quelque chose comme « c’est trop pour moi », « c’est hors de ma portée »]
    paTCHOT — honneur
    taKOÏ — pareil, tel

Non, jamais de personne, je n’ai été le contemporain/ C’est trop pour moi, d’un tel honneur.

  1. O, kak praTIven mné — o comme [m’est détestable]
    kaKOÏ-to — je ne sais quel
    saïMENnik — homonyme,
  2. To byl ne IA — Ce n’était pas moi
    to byl drouGOÏ — c’était un autre.

« O comme je déteste je ne sais quel homonyme/ Ce n’était pas moi, c’était un autre. »

Et, certes, je ne pense pas que la citation de Rimbaud soit ici fortuite. Je est un autre, évidemment.

*
strophe 2.
5. Dva SONny’ch IAblaka ou VÉka vlastiLIna
6. I GLInanyj préKRASny ROT
7. No k MLÉiouchtcheï rouKÉ staRÉiouchtchévo SYna
8. ON oumiRAïa pripaDIOT.

Dva SONny’ch IAblaka ou VÉka vlastiLIna
Dva — deux
SONny’ch — somnolents
IAblaka — globes (pommes)
ou — chez
VÉka — le siècle
vlastiLIna — souverain

(Le son que je note « c’h », c’est un h aspiré, un peu comme la jota espagnole, ou le « h » allemand, ou le « h » de « hat » en anglais.)

Le siècle souverain a deux pommes somnolentes… C’est la façon dont c’est généralement traduit. De fait, « iabloko » (forme au singulier), c’est une pomme et je n’ai jamais compris ce que ça voulait dire. Mais, « iabloko », c’est aussi un globe — le globe oculaire (glaznoïé iabloko). Et là, ça devient plus clair, me semble-t-il. — « Deux globes somnolents ». — Le siècle souverain a deux globes somnolents…

I GLInanyj préKRASny ROT
I — et
GLInanyj — d’argile
préKRASny — magnifique, belle
ROT — bouche

« Et une belle bouche d’argile ». — L’argile, pour Mandelstam, c’est lié à Adam, à l’humanité. Les yeux sont somnolents, mais la bouche parle, et la bouche est mortelle, et elle est belle, parce qu’elle a été créée pour la parole, — et, l’argile, aussi, c’est fragile, ça se casse.

No k MLÉiouchtcheï rouKÉ staRÉiouchtchévo SYna
No — mais
k MLÉiouchtcheï rouKÉ — vers la main languissante
SYna — du fils
staRÉiouchtchévo — vieillissant

— et vous avez remarqué les É sous accents ? et ces deux adjectifs qui semblent presque homonymes ? « MLÉiouchtcheï », languissant, et « staRÉiouchtchévo » (vieillissant). En russe, ce vers est d’une lenteur, d’une apesanteur stupéfiantes. Pourquoi je parle d’apesanteur ? À cause de la disposition des accents : un alexandrin russe comporte six accents, disposés 3/3, et là, regardez :

« No k MLÉiouchtcheï rouKÉ » — l’accent est sur la position 1, et sur la position 3, et, sur la position 2, il n’y a rien, il n’y a, pour ainsi dire, que la terminaison de l’adjectif… et tout devient aérien. Aérien, et, oui, très très lent, majestueux. Et c’est le même schéma qui est repris dans le second hémistiche : « staRÉiouchtchévo SYna ». Là encore, un accent sur la position 1, et un autre sur la position 3… Et rien sur la position 2, — comme si, dans la disposition même des accents, d’une façon abstraite, uniquement rythmique et musicale, nous avions la marche du siècle : la révolte de la jeunesse, et la vieillesse, qui reconnaît le fils prodigue.

ON oumiRAïa pripaDIOT
ON — il
oumiRAïa — mourant
pripaDIOT — retombera

« Le siècle souverain a deux globes somnolents/ et une belle bouche d’argile/ Mais vers la main languissante du fils vieillissant/ Il retombera en mourant. »

Est-ce qu’il reconnaîtra son « fils de notre temps » prodigue ? est-ce qu’en mourant, il lui donnera sa bénédiction, à travers son sommeil ? Est-ce qu’il parlera de lui ? — Il est essentiel, évidemment, que les mots ne désignent pas un sens trop précis, mais que, dans leur ampleur, l’ampleur lente et majestueuse de l’alexandrin, ils restent à désigner les deux générations — celle du fils, prodigue, sans doute, et rattrapé par l’âge, et celle du père… — Mais est-ce que je comprends bien ?

Ça continue :

strophe 3.

  1. Ia s VÉkom padniMAL baLEZnénnyé VÉki,
  2. Dva SOnnyc’h IAblaka bal’chic’h,
  3. I mné gréMOUtchié rasKAzyvali RÉki
  4. C’HOD vaspaLIONnyc’h TIAJB lioudskic’h.
  • Ia s VÉkom padniMAL baLEZnénnyé VÉki,
    Ia — Je
    s VÉkom — avec le siècle
    padniMAL — ai relevé, relevais, ai levé, levais
    baLEZnénnyé — douloureuses
    VÉki — paupières

  • J’ai levé, relevé les [mes ?] paupières douloureuses avec le siècle. — Vous entendez ? VEki, les paupières (singulier VÉko), s VÉkom, avec le siècle (nominatif singulier VEK). Tout le poème est là, dans cette homophonie entre le siècle et les paupières. — Qu’est-ce que veut dire ce vers ? J’ai levé mes paupières douloureuses avec le siècle, ou bien j’ai avec le siècle relevé, levé, ses paupières douloureuses — les paupières sont à qui ? et cette image du siècle qui lève des paupières douloureuses, évidemment, ça fait penser au Viy de Gogol, qui lève les paupières et qui foudroie ce qui se trouve devant lui. Réveil et terreur, en même temps, et douleur.

    1. Dva SOnnyc’h IAblaka bal’chic’h,
      Dva — deux
      SOnnyc’h — somnolents
      IAblaka — [pommes, globes] bal’chic’h
      bal’chic’h — grandes, grands —
  • I mné gréMOUtchié rasKAzyvali RÉki
    . I mné — Et [pour moi]
    gréMOUtchié — grondants
    rasKAzyvali — racontaient
    RÉki — fleuves

  • « Et les fleuves grondants me racontaient »

    1. C’HOD vaspaLIONnyc’h TIAJB lioudskic’h.
      C’HOD — la marche
      vaspaLIONnyc’h — enfiévrés
      ¬ TIAJB — des procès, des querelles
      lioudskic’h — des hommes

    « La marche des querelles enfiévrées des hommes ».

    « J’ai levé avec le siècle les paupières douloureuses/ — Deux grands globes somnolents —/ Et les fleuves grondants me racontaient/ La marche des querelles enfiévrées des hommes ».

    *

    1. STO lét taMOU naZAD paDOUCHkami béLÉla
    2. SkladNAïa LIOC’Hkaïa pasTEL’
    3. I STRANno VYtinoulas’ GLInianoié TÉlo, —
    4. KanTCHALsja VÉka PERVyj C’HMEL’.

    Traduisons d’abord mot à mot

    STO lét taMOU naZAD paDOUCHkami béLÉla
    STO lét taMOU naZAD— il y a cent ans
    paDOUCHkami — par ses oreillers
    béLÉla — blanchissait, formait une tache blanche

    1. SkladNAïa LIOC’Hkaïa pasTEL’
      pasTEL’ — un lit
      LIOC’Hkaïa — léger
      SkladNAïa — pliant

    « Il y a cent ans, un lit pliant léger/ fait une masse, une tache, blanche

    1. I STRANno VYtinoulas’ GLInianoié TÉlo,
      I STRANno — et étrangement
      VYtinoulas’ — s’étirait, s’étendait
      TÉlo — un corps
      GLInianoié — d’argile

    Et un corps d’agile s’était étrangement étiré…

    Quel lit pliant ? Quel corps d’argile ? Pourquoi « il y a cent ans » ? S’agit-il de Napoléon, mort en 1821, qui, en campagne, dormait sur un lit pliant ? S’agit-il plutôt de Byron, au Missolonghi, en 1824, rongé par les fièvres en se battant pour la liberté de la Grèce ? — Les critiques, depuis le début, penchent plutôt pour Byron… Mandelstam n’a évidemment jamais rien commenté.

    KanTCHALsja VÉka PERVyj C’HMEL’.
    KanTCHALsja — s’achevait
    VÉka — du siècle
    PERVyj C’HMEL’ — la première ivresse

    « S’achevait la première ivresse du siècle… » — L’ivresse du début du siècle et du romantisme, l’ivresse des révolutions ? ¬ Comme, cent ans plus tard, le début des années 20 était censé voir la fin de l’ivresse révolutionnaire ?….

    Le parallèle est évident.

    « Voici cent ans formait une masse blanche par ses coussins/ Un léger lit pliant,/ Et un corps d’argile s’était étrangement étiré, —/ S’achevait la première ivresse du siècle. »

    *

    Et ça continue encore :

    1. SréDI srkiPOUtchévo paC’HOda miroVOva,
    2. KaKAïa LIOC’Hkaïa kraVAT’ !
    3. Nou CHTO-zhe, IÉSli NAM ne VYkovat’s drouGOva,
    4. DaVAÏte s VÉkom vékaVAT’.

    écoutez les voyelles ! écoutez les v, écoutez les k/g…. cette harmonie parfaite !

    SréDI srkiPOUtchévo paC’HOda miroVOva,
    SréDI — au milieu
    paC’HOda — de la campagne militaire, de la marche militaire
    miroVOva — mondiale
    srkiPOUtchévo — crissant, grinçant

    Ce mot « SkriPOUtchij » (forme au nominatif) revient souvent chez Mandelstam au début des années 20 et désigne toujours le siècle de fer, le travail crissant, cacophonique et maudit des hommes.
    Et c’est vraiment le mot des campagnes militaires, des roues des charrettes, des roues de canon, et la lenteur lourde de tout ça : d’un côté, la lourdeur de la « campagne militaire mondiale », et, de l’autre, la lourdeur aérienne du vers.

    — « KaKAïa LIOC’Hkaïa kraVAT’ ! »
    KaKAïa — quel
    LIOC’Hkaïa — léger
    kraVAT’ — lit (c’est un synonyme de « pastel’ ») (le mot est féminin en russe).

    « Quel lit léger ! »

    — Nou CHTO-zhe, IÉSli NAM ne VYkovat’ drouGOva,
    Nou CHTO-zhe — eh quoi ?
    IÉSli — si
    NAM — (nous, forme au datif)
    ne VYkovat’ — [ne pouvons pas] forger
    drouGOva — un autre

    DaVAÏte s VÉkom vékaVAT’.
    DaVAÏte vékaVAT’ —Vivons avec, acceptons
    s VÉkom — avec le siècle.

    « VYkovat’ » — forger, créer en forgeant
    Vékovat’ » — vivre au quotidien dans le « vék », dans le siècle, dans la vie. Tout le jeu est là : le « véko » (la paupière) du « vék », — et ce siècle qu’on ne peut pas « vykovat’ », forger…

    « Et quoi, si nous ne pouvons pas en forger un autre, vivons dans celui que nous avons. »

    « Si nous ne pouvons pas nous en forger un autre… » — L’acceptation du temps, tel qu’il est. Notre temps, c’est le nôtre.

    *

    Enfin, la dernière strophe :

    1. I v ZHARkoï KOMnaté, v kiBITké il’ v paLATké,
    2. Vék oumiRAÏet, a paTOM
    3. Dva SONNyc’h IAblaka na ragaVOÏ aBLAtké
    4. SiÏAout PÉristym agGNIOM.

    traduisons tout, et revenons-y :

    — I v ZHARkoï KOMnaté, v kiBITké il’ v paLATké,
    I v ZHARkoï KOMnaté — et dans une chambre chaude
    v kiBITké — dans une kibitka
    il’ v paLATké, — ou dans une tente

    ¬— Vék oumiRAÏet, o paTOM
    Vék oumiRAÏet — le siècle meurt
    a paTOM — mais ensuite

    — Dva SONNyc’h IAblaka na ragaVOÏ aBLAtké
    Dva SONNyc’h IAblaka — deux globes somnolents
    na ragaVOÏ aBLAtké — sur la cornée

    — SiÏAout PÉristym agGNIOM.
    SiÏAout — luisent, rayonnent
    agGNIOM — d’un feu
    PÉristym — plumeux.

    « Et dans la chambre chaude, la kibitka ou sous la tente/, Le siècle meurt, mais, après, —/ Deux globes somnolents sur la cornée/ Luisent d’un feu de plumes. »

    Reprenons : dans quelle chambre chaude ? — une chambre dans un pays chaud ? — est-ce qu’il s’agirait de la mort de Napoléon ? qu’est-ce que c’est, une « kibitka » ? c’est la voiture à cheval (à deux ou trois chevaux) traditionnelle du voyageur russe, — et ça me rappelle les malédictions de Pouchkine sur les voyages en kibitka, ou les poèmes de Lermontov, et ses dessins… Dans quelle tente ? — Est-ce celle dans laquelle est mort Byron ?

    Tout est dans le « mais »…Le siècle meurt… — Qui meurt, le siècle, ou « l’homme du siècle », selon le romantisme, — ou le poète ?

    Deux globes somnolents luisent sur la cornée… La cornée de qui ? C’est un poète de la génération suivante qui voit sur la cornée du « siècle » luire un feu plumeux — le feu, bon, il est toujours plumeux, je veux dire, les flammes, — mais est-ce que ce n’est pas un feu fait par la plume, c’est-à-dire par l’écriture ?

    Ou chaque génération, pétrifiée dès que son siècle soulève ses paupières, comme le Viy de Gogol, lit dans les yeux qui la foudroient le récit de la suite ?

    *

    Ossip Mandestam n’était, non, le contemporain de personne. Parce qu’il portait la mémoire du monde, et que la mémoire vous fait vivre dans le temps que vous choisissez. Il n’y a pas de littérature contemporaine, sinon comme une suite mortifère de textes déjà passés. Il n’existe que des auteurs vivants. Mais, au moment où, à la fin des années 20, Mandelstam donnait une de ses toutes dernières lectures publiques, et qu’un provocateur lui demanda : « de qui êtes-vous le contemporain ? » (voulant dire qu’il n’avait rien à faire dans la littérature soviétique), il répondit, dans un cri : « Je suis le contemporain d’Akhmatova ».

    *

    « Non, jamais de personne, je n’ai été le contemporain/ C’est trop pour moi, d’un tel honneur./ O comme je déteste je ne sais quel homonyme/ Ce n’était pas moi, c’était un autre.//
    Le siècle souverain a deux globes somnolents/ et une belle bouche d’argile/ Mais vers la main languissante du fils vieillissant/ Il retombera en mourant.//
    « J’ai levé avec le siècle mes paupières douloureuses/ — Deux grands globes somnolents —/ Et les fleuves grondants me racontaient/ La marche des querelles enfiévrées des hommes ».
    « Voici cent ans formait une masse blanche par ses coussins/ Un léger lit pliant,/ Et un/le corps d’argile s’était étrangement étiré/ S’achevait la première ivresse du siècle.
    « Au milieu de la crissante campagne militaire mondiale/ Quel lit léger !/ Et quoi, si nous ne pouvons pas en forger un autre, vivons dans celui que nous avons. »
    « Et dans la chambre chaude, la kibitka ou sous la tente/, Le siècle meurt, mais, après, —/ Deux globes somnolents sur la cornée/ Luisent d’un feu de plumes. »

    *

    Et maintenant, réécoutez sa voix à lui.

    http://www.youtube.com/watch?v=Y1lf4HXeXAk

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