France-Russie, 29 mai 2017

France-Russie,
29 mai 2017

André Markowicz

Je suis à Lausanne, où je travaille à la Manufacture avec mes chers élèves de deuxième année sur mon projet « Théâtre russe 1900-1914 », et qu’est-ce que je vois ? Emmanuel Macron me cite en exemple (sans me nommer, certes, mais ceux qui savent le savent) comme signe de l’intérêt constant de la France pour la culture russe — puisque sa nouvelle ministre de la Culture est mon éditrice, Françoise Nyssen et que celle-ci a contribué à faire connaître, ou faire relire, par des « traductions plus adaptées », de grands classiques russes comme « Dostoïevski, Tchekhov, Pouchkine et plusieurs autres » .
Bon, si elles sont plus adaptées que celles d’avant, j’ai passé beaucoup de temps pour dire qu’elles ne l’étaient pas vraiment, que c’était juste un autre interprétation, mais, disons-le comme c’est, je suis flatté et heureux qu’il ait parlé de ces traductions. Parce que, de fait, elles sont un signe. Le signe d’un intérêt constant, toujours renouvelé envers non seulement la culture russe, mais la Russie tout entière.

Je ne sais pas si je peux le dire comme ça, mais enfin, quoi, j’ai quand même passé beaucoup de temps de ma vie à traduire des auteurs russes, ¬— combien en ai-je traduit ? là, comme ça, je n’en sais trop rien, et je me rends compte d’ailleurs que ça fait très longtemps que je n’ai pas de bibliographie détaillée de mon travail ou de mes publications. De livres publiés, il doit y en avoir dans les 150 ; d’auteurs traduits, je ne sais pas, mais je pense que ça doit faire autour d’une centaine, depuis l’anthologie d’Efim Etkind, publiée en 82, et même avant, quand, je n’avais pas 20 ans, Etkind m’a demandé de traduire certains poèmes d’un almanach dissident qui venait de paraître, ça s’appelait « Métropole » — et c’est paru chez Gallimard. Jusqu’à maintenant. Je peux le dire, quasiment tous les jours.

*

On traduit parce qu’on aime. J’aime cette littérature. J’aime cette langue. Je la sens, je crois. Je la porte, d’avant même ma naissance. Je porte les rythmes, que j’essaie, tant bien que mal, de faire entendre de ma langue — le français. J’en porte les sons. J’en porte les intonations, que j’essaie, là encore, de faire entendre.

J’aime à dire que je suis un traducteur russe qui écrit en français, — mais, réellement, si je travaille, dans ma langue française, c’est en gardant toujours présente en moi l’histoire de la Russie, l’histoire de ces auteurs que je traduis — leur grandeur, très souvent, face à l’Histoire, leur exigence morale. Si je traduis, c’est aussi pour ce mot que je ne sais pas traduire, l’intelligentsia — qui n’a rien à avoir avec « les intellectuels » français, parce que ça ne parle pas d’une élite de connaissances, mais c’est comme une espèce de code de conduite non écrit, de code moral — un code qui, pour moi, est le mieux incarné par ma grand-tante, Maria Mikhaïlovna Lévis, dont j’ai souvent parlé ici, et dont je parlerai encore, ou bien, par cette autre amie à laquelle je pense constamment, même si nous ne nous voyons quasiment pas, Fatima Eloïéva. Ou sa mère, Zara, et sa tante, Zifa, des amies de ma maman depuis l’enfance. Ces personnes-là, pour moi, je les nomme ici, — elles sont ce que j’aime en Russie. Pas seulement les poèmes que je me récite, et que je n’arrête pas d’oublier, parce que ma tête, aujourd’hui, est ainsi faite, qu’elle est une tête à trous, — pas seulement les paysages de la ville qui m’est tout, Pétersbourg, — non, ces présences là, — et Macha Chifman, et Maïa Korotkina, et plein, plein d’autres encore. Et Mikhaïl Iasnov, un poète magnifique, un traducteur génial, qui est un de mes modèles, et Léna Baïevskaïa, qui, tout discrètement, s’est relancée, toute seule, dans une traduction complète de la « Recherche du temps perdu », et quand je lis ses livres, j’ai l’impression d’entendre Proust en russe, vraiment, comme si Proust avait trouvé les mots russes, les rythmes russes pour ses mots et ses rythmes à lui.

*

Et, malgré tout, je ne vais jamais en Russie. La dernière fois que j’y suis allé, c’était en 2013, je crois, à Pétersbourg. Je vais y retourner, là, dans deux semaines, avec ma maman, pour l’accompagner. Une semaine.

*

En même temps, tout me blesse en Russie. — Et je suis, comme beaucoup, blessé, par ce qui s’y passe aujourd’hui. Ou, disons, par ce qu’on nous montre de la Russie politique, officielle, Poutine.

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Je suis à Lausanne, donc, et nous travaillons sur cette pièce de Léonid Andréïev que j’ai traduite, et personne, mais personne ne connaît, que personne ne monte depuis 1921, après sa création en 1912 au Théâtre d’Art, — « Le Professeur Storistyne » (j’en ai parlé dans ma chronique du 6 octobre 2016). Ce qui me frappe, aujourd’hui, c’est, là encore, un mot que je ne peux pas traduire, mais qui est celui-là même (quoiqu’il n’apparaisse même pas dans la pièce) qui tue le professeur. C’est le mot « Cham ». Le « Chamstvo ». Qu’est-ce que c’est ? — Oui, ça vient du Cham biblique. Mais ce n’est pas : le « cham », en russe, c’est un cynique, un homme vulgaire, insolent, qui vous dis « pousse-toi de là que je m’y mette », un homme qui passe devant chacun, qui ne pense qu’à lui.

En 1906, Dmitri Mérejkovski avait écrit un article qui avait fait scandale : il parlait du « Griadouchtchij Cham ». — Du Cham qui doit arriver, du Cham de l’avenir. Il en parlait pour expliquer que la Révolution de 1905 signait le triomphe de l’esprit mercantile, de la vulgarité de l’esprit petit-bourgeois. Et, de fait, c’est ce Chamstvo qu’on voyait partout en URSS — ce Cham dénoncé dans les pièces de Maïakovski, et qui s’est développé encore plus sous Elstine, pour triompher avec Poutine. Je me suis trouvé deux fois, cette année, dans une salle de théâtre en France remplie d’un public russe « officiel » — et, dans les deux cas, j’en suis ressorti malade. Malade de voir l’argent et la vulgarité, — malade. Le Cham, aujourd’hui, il vit bien, en Russie. Et, en plus, il s’est affublé des oripeaux du tsarisme, et il s’enfume non pas à l’encens de l’Eglise orthodoxe, et c’est ça, nous dit-on, la « nouvelle Russie ». Et quand je dis que, cette Russie-là, elle me rend malade, — malade physiquement, — je me fais traiter de « russophobe ».

*

Le Cham ne comprend qu’un langage — celui de la confrontation. J’ai l’impression que, pour la première fois depuis très longtemps, à Versailles, le 29 mai, il a trouvé à qui parler.

Je le dis — et Dieu sait si, sur la politique intérieure, le « macronisme » n’est pas ma tasse de thé — je trouve qu’à Versailles, le parcours de notre président a été remarquable. Et c’est la première que j’entendais au cours d’une conférence de presse un président français dire de la presse officielle russe ce qu’il fallait en dire. Et le dire avec calme, en présence de son chef. C’est la première fois, me semble-t-il, que Poutine a senti non pas le langage de la guerre, mais celui de la force et de la détermination. C’est la première fois que je voyais ça : c’est lui qui était sur la défensive. Ses mimiques, pendant que Macron parlait, étaient claires, elles aussi. Ce n’avait pas été le nouveau Pierre le Grand balançant dans ses bras le petit Louis XV. Et, quand, à la fin de la conférence de presse, on voit Macron lui tapoter l’épaule, j’ai l’impression que c’est comme s’il lui disait : « ça va aller, ça va aller, encore un peu, et je te laisse repartir ».

*

Est-ce un hasard ? Mais un certain nombre de prisonniers politiques ont été libérés hier : en particulier Ildar Dadine, qui avait été torturé en prison, constamment et avait résisté, en parvenant à faire parvenir à l’Ouest un récit précis de ce qu’il avait vécu.

Ça ne veut pas dire que ce soit la détente, non, loin de là. Mais si, après cette confrontation qui a dû être très violente, dans le lieu même où la première confrontation, voici trois siècles, n’ayant politiquement pas donné grand-chose, a ouvert la voie en Russie à l’influence française, il pouvait y avoir davantage d’échanges entre les gens d’un bout du continent à l’autre, ce serait plus que bien.

Source : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1941202812758688&id=100006069631326

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