Les Cosaques du Kouban (Ivan Pyryev, 1949) Кубанские казаки (Иван Пырьев, 1949)

Il y a quelques années, en découvrant le passionnant documentaire « East Side Story » (Dana Ranga, 1997 / disponible en DVD Z1) sur l’histoire du Musical communiste, j’avais été très enthousiasmé et intrigué par l’extrait d’un film dont je n’avais jamais entendu parler : « Kuban Cossacks ». Après l’avoir cherché en vain pendant longtemps, j’ai enfin pu le voir en intégralité sur le site cinema.mosfilm.ru, la caverne d’Oleg Baba entièrement consacrée au cinéma russe et soviétique. Depuis, « Les Cosaques du Kouban » est sans doute l’un des films que j’ai le plus vus et revus, en entier ou par séquences. Un film qui compte.

« Les Cosaques du Kouban » (« Kubanskie Kazaki » en son titre original / « Kuban Cossaks ») est l’un des grands exemples du Musical soviétique, un genre très populaire dans la Russie d’alors. Réalisé en 1948 et sorti en 1949 dans les salles d’URSS, le film raconte en près de deux heures l’histoire simple de deux responsables de kolkhozes (les fermes collectives soviétiques) concurrents qui se retrouvent à l’occasion d’une fête foraine agricole et sont tiraillés entre leurs tensions professionnelles dûes à la « saine compétition soviétique socialiste » et leur attirance sentimentale mutuelle. Gravitent autour d’eux plusieurs personnages de l’un ou de l’autre des kolkhozes qui eux aussi, vont connaître le tumulte et l’épiphanie. Une sorte de « State Fair » de derrière le rideau de fer.

Le film a été réalisé par Ivan Pyryev (1901-1968), l’un des figures les plus influentes du cinéma soviétique. Récompensé par six Prix Staline entre 1941 et 1951 et directeur des studios Mosfilm de 1954 à 1957, Pyryev avait connu le succès avec deux autres Musicals avant celui-ci : « La porchère et le berger » (1941) et « La balade de Sibérie » (1947) mais c’est avec « Les Cosaques du Kouban », entrepris dans la foulée du précédent, qu’il allait savourer le triomphe à l’échelle soviétique : plus de 40 milions de spectateurs. Son chef-d’œuvre devait venir quelques années plus tard avec un film à la plastique extraordinaire : « L’idiot » d’après Dostoievsky (1958).

Ivan Pyryev (1901-1968)

En découvrant et en revoyant « Les Cosaques du Kouban », on prend la mesure du talent de Pyryev, qui réussit à transformer une bluette sentimentale en un morceau de cinéma d’un rare lyrisme, porté c’est vrai par la splendide partition composée pour le film par Isaak Dunaevskii à partir de mélodies traditionnelles et des modèles de l’opérette. La prouesse est d’autant remarquable qu’un Musical agricole n’est pas sur le papier le sujet le plus gracieux qu’on puisse imaginer : les moissonneuses-batteuses n’ont a priori pas la légèreté de la danseuse-étoile Maya Plisetskaya. Et pourtant !

« Les Cosaques du Kouban » commence par une longue séquence musicale montrant les travaux des champs dans un kolkhoze. Après quelques plans des espaces infinis des blés sous l’immensité du ciel bleu et les paysans qui travaillent en rythme, une moissonneuse-batteuse fait son entrée sur l’écran par la gauche. La musique s’exalte, les chœurs s’élèvent et on est parti pour plus de cinq minutes hypnotiques qui propulsent d’emblée le film vers les sommets du genre musical. Cette séquence introductive (c’est celle qui figure – fragmentaire – dans le documentaire « East Side Story ») qui nous présente tous les personnages principaux de l’histoire ne sera dépassée dans le film que par la sublime séquence finale qu’elle préfigure en miroir.

Cette première séquence devrait être étudiée dans toutes les écoles de cinéma au même titre que la scène des escaliers d’Odessa d’Eisenstein : ici, l’art de la composition des plans (qui utilisent sans compter le fameux « rythme ternaire » cher au cinéma soviétique) et du montage portent l’accord entre image et musique à un stupéfiant niveau de perfection. On retrouve le même dynamisme de l’écriture cinématographique à la fin du film, avec le ballet des machines dans les champs et les ouvrières chantantes.

Bien sûr, tout cela est au service d’une propagande outrancière qui fait l’apologie du travail communautaire et de l’égalité hommes-femmes dans les tâches au service de la collectivité. « Les Cosaques du Kouban » est un film pour la distraction du peuple qui pimente (au piment rouge, cela va sans dire) chaque scène de références appuyées à la nécessité de l’effort collectif dans ces temps de reconstruction de l’après-guerre. Staline lui-même fut un fervent admirateur du film (c’est lui qui lui trouva son titre) qui proposait une vision lyrique et idéalisée du monde agricole et du territoire soviétique (ici, la région du Kouban, une steppe à blé au Sud de l’URSS irriguée par le fleuve du même nom et bordée en partie par la Mer Noire). Il faut dire au passage que Staline était un cinéphile vorace qui dans les dernières années de sa vie se faisait projeter toutes sortes de films internationaux dans les salles privées qu’il avait aménagées dans ses diverses résidences et dont la collection personnelle des bobines de Goebbels lui avait rapportée de Berlin par l’Armée Rouge en 1945 (le genre préféré de Staline était d’ailleurs la comédie musicale agricole, dont « Volga-Volga » de 1938 et ces « Cosaques du Kouban »). Mais plus tard, le film fut banni (Khrouchtchev l’attaqua violemment lors d’un congrès du parti en 1956) et mis au placard parce qu’il dépeignait une fantaisie qui ne collait plus avec la volonté de plus grande transparence du nouveau régime : on se rappelait alors qu’au moment de la sortie du film, l’URSS était au bord de la famine malgré la profusion alimentaire montrée à l’écran. Le Purgatoire dura jusqu’à sa restauration par Mosfilm en 1968 (sous Brezhnev), qui lui restitua ses couleurs tout en lui retirant quelques passages et répliques d’obédience un peu trop stalinienne. Aujourd’hui, le film est régulièrement rediffusé sur Perviy Kanal et Rossija 1, les deux principales chaînes de TV russes ainsi que sur le câble : il est toujours très regardé par les russes de toutes générations qui y trouvent le charme nostalgique d’un temps révolu, une captation précise de ce qu’on appelle « l’âme russe » et surtout des chansons qui sont devenues des classiques immortels de la culture populaire.

Les scènes-clés du film sont principalement musicales, comme l’introduction et la fin, mais elles s’organisent autour du cœur du film, la longue séquence de la fête foraine qui commence avec un discours à la tribune du leader du parti local (qui ressemble, et ce n’est pas fortuit, à Staline) et se poursuit dans les allées de la fête et dans une salle de spectacle où sont présentées plusieurs animations musicales sous les applaudissements des spectateurs et les banderoles dédiées à la gloire des ouvriers des champs. Si la fête foraine elle-même peut sembler un peu trop luxueuse, la merveilleuse séquence du théâtre est une évocation très juste des spectacles organisés dans les Maisons de la Culture soviétiques pour les populations provinciales à la fin de la saison agricole. Chœurs féminins chantant des chansons mélancoliques, Cosaques effectuant leurs acrobatiques danses folkloriques, grands-mères espiègles entonnant en duo des couplets humoristiques (des « tchastouchki »), hommes forts faisant des démonstrations de levage de poids… enchantent le public qui communie laïquement dans une célébration de l’âme russe.

La place primordiale de la femme dans le modèle soviétique est très bien évoquée dans le film qui met donc en scène Galina, l’énergique responsable d’un des deux kolkhozes, qui passe une grande partie de l’histoire à affronter Gordey, son homologue de l’autre ferme et son soupirant de longue date. Galina est une veuve de « la Grande Guerre Patriotique » (la Seconde Guerre Mondiale) qui conduit avec fermeté le tracteur et ses troupes et qui défie Gordey (un ex-militaire que la guerre a fortement marqué) dans une course de carrioles qu’elle perd volontairement afin de laisser lui laisser l’honneur de la victoire. Dans un autre registre, la jeune Dasha affronte son oncle et les dignitaires pour pouvoir vivre son amour avec un jeune homme du kolkhoze concurrent. Bien sûr, l’amour triomphera. Les femmes sont donc la colonne vertébrale de ce film qui place les hommes dans une très étonnante position d’infériorité à laquelle le cinéma occidental n’a pas du tout habitué ses spectateurs. C’est l’un des multiples attraits du film.

« Les Cosaques du Kouban » fourmille par ailleurs de moments cinématographiques étonnants, notamment dans son utilisation (on pourrait dire recyclage) de modèles visuels préexistants : en plus des multiples compositions ternaires héritées d’Eisenstein et utilisées de façon subtile et discrète, on peut découvrir des références vraisemblables, et alors très surprenantes, à plusieurs films hollywoodiens auxquels Pyryev, de par sa place dans l’industrie du cinéma soviétique, avait de toute évidence accès. Ainsi, une grande scène de bal dans une maison communautaire renvoie directement à la célèbre scène de bal d’ « Autant en emporte le Vent » (le décor, la chorégraphie, le placement de la caméra, le travelling sur les danseurs puis le retour sur le héros au buffet sont saisissants de ressemblance avec un même plan qui se termine sur Clark Gable dans « Gone with the Wind ») et la séquence de la course de carrioles n’est pas sans faire penser à celle de « Ben-Hur » (dans sa version de 1925 puisque celle de 1959 n’existait pas encore). Quand Moscou rencontrait Hollywood ?

Quant aux acteurs, s’ils sont inconnus de la plupart des cinéphiles de l’Ouest, ils sont de grands noms du cinéma soviétique. Marina Ladynina (1908-2003), dans le rôle de Galina, fut l’une des principales égéries du cinéma stalinien et une habituée des réceptions du Kremlin. Elle était aussi, à l’époque du film, l’épouse du réalisateur et l’interprète récurrente de ses films. Sa carrière s’arrêta net avec la mort de Staline en 1953. Sergei Lukyanov (1910-1965), dans le rôle de Gordey, incarna souvent l’archétype de l’homme soviétique viril et assuré avant son décès prématuré. Et comment oublier le lumineux visage de Klara Luchko (1925-2005), qui devint une superstar à vingt-quatre ans du jour au lendemain avec le triomphe du film à sa sortie en 1949. Quand elle est à l’écran, le spectateur ne peut pas ne pas la regarder tant son charisme et sa photogénie sont admirables. L’actrice est encore aujourd’hui – comme elle l’a été autrefois – la grande révélation du film.

Il faut aussi mentionner la couleur du film (qui fut le cinquième film soviétique à être tourné en couleurs) dont le procédé Magicolor accentue les teintes primaires, notamment le rouge, en donnant aux images une identité très « conte illustré » qui s’accorde parfaitement avec le genre du Musical. La scène de la fête foraine est en ce sens, une véritable gourmandise chromatique.

Et puis il y a cette fabuleuse séquence musicale finale au cours de laquelle, après que Gordey ait rejoint à bride abattue Galina dans un chemin communal, celle-ci l’emmène avec elle dans sa carriole vers un futur qu’on imagine heureux. Quelques secondes plus tard, ils arrivent en voiture dans un champ où ils retrouvent tous les personnages du film et des dizaines de figurants et se lancent en chœur dans une chanson toute à la gloire de la terre russe, des ouvriers et ouvrières agricoles et du monde soviétique qui « sera là jusqu’à la fin des Temps ». On retrouve alors les moissonneuses-batteuses, les paysannes sur les machines dont le vent s’engouffre dans les jupes et le ciel immense. La musique et le chant atteignent un sommet de lyrisme dont je connais très peu d’exemples dans le Musical, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs. Le film se termine sur tous les acteurs qui marchent en chantant vers la caméra alors que celle-ci s’éloigne dans un long travelling arrière, découvrant un drapeau rouge flottant au vent et la ronde des machines agricoles. Et quand tous les acteurs disent au revoir aux spectateurs en leur faisant des grands signes de la main sur les derniers accords de la partition, on ne peut s’empêcher de sentir un frisson nous parcourir l’échine. On en viendrait presque à rêver de se retrouver dans les steppes du Kouban en 1949, au temps merveilleux du Petit Père des Peuples.

« Les Cosaques du Kouban », cette oeuvre formidable qui se prête à d’innombrables niveaux de lecture, est assurément un film-somme du cinéma soviétique. C’est aussi – et encore aujourd’hui – l’un des films les plus controversés de ce cinéma : les historiens du cinéma russes continuent à se déchirer sur son degré de génie ou d’irresponsabilité. Au-delà de ces querelles, « Les Cosaques du Kouban » est surtout un chef-d’œuvre du genre Musical tout court. Son inaccessibilité dans l’Ouest pendant des décennies est aujourd’hui révolue grâce à Mosfilm et à son site web incontournable (vous pouvez le voir ici gratuitement avec sous-titres anglais) ou sur YouTube. N’oubliez pas de monter le volume pour vous immerger dans la splendide partition de Dunaevskii. « Les Cosaques du Kuban », que je rêve de voir un jour sur grand écran, est entré d’un coup dans mon Panthéon du genre. Ce qui n’est pas peu dire.


Cosaques du Kouban (Les)
(КУБAНСКИЕ КAЗAКИ)

Film de fiction, U.R.S.S., 1949, de Ivan Pyriev, en couleur/noir et blanc, sonore.

Réalisation : Ivan Pyriev Scénario : Nikolaï Pogodin Interprètes : Marina Ladynina, Sergueï Lukianov, Vladimir Volodin, Alexandre Khvylia,Sergueï Blinnikov, Clara Lutchko, Ekaterina Savinova, Vladlen Davydov, Andreï Petrov, Youri Lioubimov, Boris Andreev, Valentina Telegina,Konstantin Sorokin Musique : Isaak Dounaievski Image : Valentin Pavlov

Production : MOSFILM, U.R.S.S., 1949

Durée : 111 minutes.

Version originale : russe

Résumé :

Ivan Pyriev est l’inventeur de la comédie musicale kolkhozienne, qui fusionne folklore et propagande. Nous avons ici une opérette en couleurs, dont l’action est située dans le grenier à blé de l’Union Soviétique, et qui illustre parfaitement le goût officiel de l’époque. La célébration jdanovienne des joies de la vie soviétique atteint son apogée avec ce film . Quoique l’URSS soit au bord de la famine en cette fin d’après-guerre, la table des kolkhoziens est abondante et la vie est une splendide promenade dans un riche paysage.

L’intrigue est réduite au strict minimum : deux kolkhozes sont en concurrence, l’un dynamique, l’autre retardataire. Le président du kolkhoze retardataire tombe amoureux de la présidente du kolkhoze progressiste. Ces deux personnages fonctionnent comme des réincarnations de personnages de vaudevilles et d’opérettes de tournées provinciales dans la Russie du XIXe siècle.

Le rôle de Galina Peresvetova est interprété par Marina Ladynina, actrice fétiche et épouse de Pyriev, avec lequel elle a tourné la plupart de ses comédies musicales : La riche fiancée (1937), Les Tractoristes  (1939), La Porchère et le berger (1941), A six heures après la guerre (1944), et enfin Les Cosaques du Kouban.

La musique de Dounaevski consiste en un collage de thèmes inspirés du folklore et d’opérettes traditionnelles.

Ce film a eu un immense succès auprès du public soviétique (2e place du box-office soviétique en 1952 : 40,6 M spectateurs).

Orientations bibliographiques :
Maja TUROVSKAJA, “I.A. Pyr’ev i ego musykal’nye komedii. K probleme žanra », Kinovedčeskie zapiski, 1, M, 1988 ;
Richard TAYLOR, “Singing on the Steppes for Stalin: Ivan Pyr’ev and the Kolkhoz Musical in Soviet Cinema », Slavic Review, vol. 58, n° 1, printemps 1999, p. 143-159 ;
id.,”La comédie musicale stalinienne : quelques propositions”, in Natacha Laurent (dir), Le cinéma “ stalinien ». Questions d’histoire, Toulouse, Privat, 2003, p. 83-94 ;
sur Dounaïevski: E.A. GROŠEVA (dir), I.I. Dunaevskij. Vystuplenija. Stat’i. Pis’ma. Vospominanija, M, 1961 ;
Matthias STADELMANN, Isaak Dunaevskij — Sänger des Volkes. Eine Karriere unter Stalin, Cologne, Böhlau, 2003, 505 p. ;
Bernard EISENSCHITZ éd., Gels et Dégels. Une autre histoire du cinéma soviétique, Paris, Centre Pompidou-Mazzotta, 2002, voir encart sur la biographie de I. Pyriev, p. 127-130 ;
voir extraits des films où joue Marina Ladynina) ainsi que sa filmographie dans l’émission de télévision (soviétique) “Gros plan” (documentation Iconothèque / F2FP).
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