Le chemin du préverbe russe

André Markowicz

Le chemin du préverbe russe
(note en traduisant un livret d’opéra)

Tous les jours, au rythme de 25 vers par jour (et je vous jure que ça prend du temps), je travaille sur une commande. C’est rare que j’accepte des commandes, mais celle-ci, j’ai été très heureux de l’accepter. L’Opéra de Paris (si, si) m’a contacté pour traduire le livret de l’opéra de Rimski-Korsakov, « Snegourotchka », ou « The Snow Maiden », ou « La Fille des Neiges », pour la mise en scène que prépare Dmitri Tcherniakov, en avril 2017. Le livret est une adaptation (un resserrement) d’une pièce en vers d’Alexandre Ostrovski jouée en 1873 et pour laquelle Tchaïkovski a écrit une musique magnifique.
C’est une pièce pleine de russismes, tirée du folklore russe, avec un vocabulaire impossible à traduire, parce qu’il est typiquement russe : vous savez, par exemple, ce que c’est qu’une « kika » ? C’est un genre de coiffe féminine. Bon, et comment vous dites « kika » en français, sinon « kika » avec une note en bas de page ? — Et ça, c’est encore la moindre des difficultés. Et comment traduire le titre ? Qu’est-ce que c’est, « snegourotchka » ? « Sneg », c’est la neige ; « otchka », c’est une forme de diminutif féminin. Et donc, « snegourotchka », ça veut dire quelque chose de petit et de féminin qui est lié (qui vient de ?) à la neige. Je me cassais la tête à essayer de traduire, ou de lui trouver un nom, parce que, est-ce que je peux l’appeler, en français, dans une traduction en vers, « Snegourotchka », alors que personne n’a aucune idée de l’étymologie du nom ? Je me triturais les méninges, et c’est Françoise, comme d’habitude, qui me regarde, et qui me dit dans un sourire : « Fleur de Neige » ? — Elle a ce don, Françoise, de traduire réellement, c’est-à-dire, dans son texte à elle, de reproduire sans reproduire, en déplaçant le point de vue.

Moi, j’ai trouvé ça prodigieux, Fleur de Neige. Et donc, elle sera « Fleur de Neige », dans le livret que l’Opéra de Paris est censé publier au moment de la mise en scène.

*

Mais, en fait, ce n’est pas seulement de ça que je voulais vous parler. Parce que, vraiment, comment traduire le folkore russe, comment traduire les rythmes des chansons russes — qui sont évidents pour l’oreille russe, — et d’autant plus évidents que, dans l’opéra, on les entend, — mais qui ne correspondent à aucun schéma métrique connu en français, et pour lesquelles la rime n’arrive qu’en appoint, de temps en temps, parce que l’essentiel tient dans le rythme, dans l’alternance des accents ? Et comment faire pour traduire les formules rituelles, les comparaisons les plus banales, pour lesquelles il n’existe absolument rien de comparable ? — Une jeune fille, très amoureuse, traite son amoureux de « GOloub sizoKRYly », par exemple… « Goloub’ », c’est un pigeon, — ça pourrait être une colombe, mais, là, c’est un pigeon, parce que « sizoKryly » est un adjectif traditionnel, une espèce de formule toute faite, qui signifie « aux ailes bleu foncé »… Vous me voyez, moi, traduire ça en français ?… « mon pigeon aux ailes bleu foncé » ?…. Bon, je veux bien, je ne le traduis pas, il ne faut pas traduire, évidemment, le mot à mot, il faut essayer de donner un équivalent, émotionnel, lyrique (c’est une formule très belle, très touchante, en russe)… mais qu’est-ce que c’est, l’équivalent émotionnel et lyrique de ça, pour nous ? Est-ce qu’il faut que je parle d’un ramier ? — Et c’est comme ça, tous les jours, tous les matins, si Dieu veut, que Dieu fait, dès que je peux, tout le temps : je me retrouve, une nouvelle fois, et d’une façon nouvelle, aux limites du traduisible — aux limites de ce que je peux donner à ressentir du monde que je traduis.

*

Là, je voulais juste dire que j’y travaille, mais en fait, j’écris cette chronique sous le coup de l’enthousiasme. Pas tellement l’enthousiasme pour le texte d’Ostrovski (non, si, bien sûr — et totalement, à vrai dire), mais mon enthousiasme pour la langue russe. Je suis tombé, hier, sur trois vers qui, eux, sont parfaitement intraduisibles, mais pas intraduisibles parce qu’ils décrivent des éléments de la vie russe qui n’ont aucun équivalent ailleurs, ou qu’ils sont écrits dans des formes radicalement aborigènes. Non, c’est à cause du jeu sur les préverbes… Le russe, comme l’allemand, comme le breton, a une quantité de préverbes sur lesquels on peut jouer pour détailler le sens. Le jeu sur les préverbes, c’est en soi, dans la langue même, pour chaque locuteur, une forme de poésie.

La situation est la suivante. Lel, un jeune et beau berger, vient de choisir comme bien-aimée la belle Koupava, qui a été trahie, d’une façon publique et éhontée, par le beau Mizguir, lequel, alors qu’il venait l’épouser, a vu son amie Fleur de Neige et est tombé raide amoureux. Et la malheureuse Koupava est restée seule avec son malheur (c’est-à-dire que non, parce que, comme une jeue fille décidée qu’elle est, elle est allée porter plainte devant le tsar Bérendéï). Et là, donc Koupava est consolée par Lel. Lel lui dit (non, lui chante) ces trois vers :

До милых рук головка докачалась,
до милых глаз долюбовались очи,
домаялось сердечко до приюта.

Da MIlykh ROUK goLOVka dakTCHAlas’,
Da MIlyth GLAZ dalioubaVAlis’ Otchi,
DaMAïalos’ serDÉtchko da priOUta.

Ça veut dire quoi ?

« Da MIlykh ROUK goLOVka dakTCHAlas’, »

Littéralement :
Da MIlykh ROUK — jusqu’aux mains aimées… Oui, mais ça ne veut pas dire ça du tout : les « milye rouki », ce sont les mains du bien-aimé, ou « les mains d’un bien-aimé », ou « les mains que celui que tu aimes »…

goLOVka — la petite tête. Oui, mais ce n’est pas la « petite tête ». « ovka » est une forme de diminutif affectueux. Pas la « petite tête », mais « la tête chérie », mais pas la tête chérie, parce que rien, en français, ne donne l’idée de la gentille de cette formulation. C’est enfantin et amoureux en même temps.

Et que veut dire le verbe « докачалась » [dokaTCHAlas’] — puisque, sans le verbe, ça n’a pas de sens ? La racine, c’est le verbe « katchatsia », qui signifie « se balancer », « hocher [la tête] — mais, en français, on hoche la tête pour dire « oui », alors qu’on « katchaouit golovou » indifféremment en russe pour dire oui ou pour dire non. — Et donc, en tout cas, hocher, ou secouer, la tête. Et que signifie le préverbe « do » ? — C’est, ici, quelque chose qu’on fait jusqu’au bout… Il faut donc que je traduire : « la [tête mignonne] a [secoué la tête jusqu’au bout] jusqu’aux mains aimées… » hum… Et pourtant, l’idée est lumineuse : elle a tellement secoué la tête, la jeune fille, sous le coup du chagrin, du malheur, que, maintenant qu’elle est tenue par des mains aimées, elle a fini de la secouer… Elle a trouvé son amour par le malheur, par le fait de secouer la tête… — et ce fait de secouer la tête, ç’a été comme un chemin, pour elle, vers son amour… Et ça, c’est dit par l’usage de ce verbe, et du préverbe. C’est ça, la langue russe d’Ostrovski, — c’est ça, la langue populaire russe. — Vous traduisez ça comment ?

« Da MIlykh GLAZ dalioubaVAlis’ Otchi, »

« Da MIlykh GLAZ » — jusqu’aux yeux chéris (la formule est l’exact parallèle de celle du vers précédent)
« Otchi » — les yeux. Mais il y a deux mots pour dire les yeux, en russe — glaza, le mot normal, et le mot « otchi », qui est plus noble, comme si on allait mot banal au mot le plus précieux.

« dalioubaVAlis’ « — et là encore, je ne sais pas comment traduire. La racine est le verbe « lioubovat’sia », regarder en admirant, contempler avec vénération, avec plaisir (et ce n’est pas pour rien qu’on sent qu’il y a, tout proche, le mot « lioubov », qui veut dire l’amour). Et donc, ce sont les yeux qui ont « admiré »… Mais que signifie, cette fois, le préverbe « do » (je le transcris « da » parce que le o se change en quasi-a quand il n’est pas sous accent). Ce n’est pas « jusqu’au bout », non, c’est autre chose : à force d’admirer, à force d’amour, sur leur long et douloureux chemin vers l’amour, les yeux (la forme noble : otchi) ont trouvé des yeux (forme banale, normale) des yeux qui les aiment… Et là encore, essayez de traduire ça.

« DaMAïalos’ serDÉtchko da priOUta.  »
prenons le sujet : serDEtchko. C’est un diminutif de «serdsé», le cœur. Là encore, ça ne veut pas dire «le petit cœur», mais le cœur chéri, le cœur que j’aime et que je protège.

DaMAïalos’ — c’est le verbe. La racine est le verbe «maïatsja», se ronger, se torturer. — Do-maïalos’ est une invention, tout à fait possible, qui vient de l’esprit même de la langue : là encore, ça indique le chemin. On pourrait traduire que le cœur s’est rongé, a souffert, et que cette souffrance, là encore, a été son chemin, « do priouta », c’est-à-dire jusqu’au refuge, jusqu’à son abri. Et il est arrivé à son abri, il a fini de « MAïatsia ».

Trois vers, pour dire un chemin, et l’arrivée à un but. Et moi, pour le dire en français, je fais comment ?…

Mais… qu’est-ce que j’aime la langue russe !

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