Un crime de guerre impuni

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Le mémorial de Creney : un arbre pour chacun des résistants assassinés

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Le texte qui suit est un très bref résumé de l’enquête que j’ai menée au sujet de l’un des crimes du Bezen Perrot, le massacre de Creney. Il s’agit d’une synthèse de la conférence que j’ai donnée à Troyes le 14 octobre 2016. Il m’a semble qu’elle pouvait être utile pour ceux qui n’avaient pas pu être présents. 

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Oncle de Jean Lefèvre

Hubert Jeanson, oncle de Jean Lefèvre

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J’ai été très amicalement et très courageusement invitée par l’Upopaube et d’abord par Jean Lefèvre dont l’oncle a fait partie des victimes de Creney, à évoquer un épisode de la Libération à Troyes — un épisode somme toute très mince dans le chaos de la Seconde guerre mondiale : le 22 août 1944, 49 jeunes résistants ont été sortis de la prison de Troyes, emmenés à Creney et abattus par des SS sans avoir été jugés. Troyes a été libérée le 25 août. Ce crime de guerre est resté impuni.

S’il fallait du courage pour m’inviter, c’est que plusieurs de ces SS étaient des nationalistes bretons enrôlés pour se battre aux côtés des nazis contre la France dans une formation baptisée Bezen Perrot et que tout ce qui les concerne est pris en charge par les nationalistes bretons actuels : une conférence sur ce sujet serait impossible en Bretagne sans menaces des militants d’extrême droite qui revendiquent l’héritage des nazis bretons, et tout aussi bien des militants d’extrême gauche qui refusent cet héritage tout en revendiquant leur celtitude contre la France républicaine, sur des bases idéologiques donc fondamentalement inchangées.

Par une coïncidence qu’il me semble important de souligner, demain, à Guingamp, l’un des historiens nationalistes qui a donné la dernière version, et l’une des plus tendancieuses, du massacre de Creney participera à un hommage à Jean Adolphe, dit Yann, Fouéré, agent de la Gestapo, patron de presse, condamné à mort par contumace à la Libération et enfui en Irlande d’où, ayant organisé une filière de faux passeports, il devait permettre aux SS du Bezen Perrot de poursuivre le « combat breton » (il fut ensuite l’un des chefs du FLB). Cet hommage lui est rendu au Centre culturel breton, subventionné par la municipalité socialiste. Nulle protestation (à part la mienne) ne s’est fait entendre, et je voudrais rappeler pour commencer que le fait qu’être là, grâce à vous, est un acte de résistance.

Un événement, pour peu qu’on décide d’en faire le point de départ d’une enquête minutieuse, peut être une manière d’éclairer l’histoire et de la mettre en relation le présent. C’est ce qui m’a amenée à écrire Miliciens contre maquisards, et c’est ce qui me vaut, grâce à vous, de prolonger cette enquête.

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Dans le cas du massacre de Creney, il se trouve que l’un des prisonniers, Roger Bruge, enfui de la prison de Troyes après avoir vu emmener les prisonniers désignés par les SS, s’est livré, pour sa part, à un travail assez semblable. Son enquête est tout à fait remarquable, mais remarquable jusqu’au moment où il essaie de savoir qui étaient les miliciens du Bezen Perrot, et pour lors tout tend à se perdre dans le flou et s’égarer dans les fausses pistes ouvertes par le mouvement breton. Roger Bruge a disparu en 2009, au moment où je m’apprêtais à publier Miliciens contre maquisards et, si j’avais été impressionnée par l’ampleur de ses investigations, j’avais été déçue de constater à quel point sur le sujet du Bezen Perrot, et plus largement du mouvement breton, il se laissait abuser. Je prolonge, en quelque sorte, son enquête et j’aimerais la prolonger encore…

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Le Bezen en fuite en Allemagne

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Qu’est ce que le Bezen Perrot ?

Une unité du SD (le Sicherheitsdienst, service de renseignements de la SS), généralement et par une simplification abusive désigné comme Gestapo, créée par des nationalistes bretons pour lutter aux côtés des nazis contre la France. Bezen signifie troupe en breton, et le nom de Perrot est celui d’un abbé exécuté par la Résistance le 12 décembre 1943. À dire vrai, des pourparlers étaient déjà en cours entre Célestin Lainé, le fondateur de cette formation, un fanatique nationaliste breton, et Harmut Pulmer, chef du SD de Rennes, mais l’exécution de l’abbé Perrot (qui n’était pas un doux militant culturel comme Roger Bruge lui-même l’imagine, mais un fanatique séparatiste qui, entre autres, cachait dans son jardin des armes reçues d’Allemagne) a précipité les événements et, sur proposition d’Ange Péresse (un tortionnaire que nous retrouverons à Troyes), le nom de l’abbé Perrot a été donné à cette formation qui comptait 33 membres au début, et moins de 100 à la fin. Il n’en restait plus qu’une trentaine à Troyes.

Pourquoi Troyes ? Par suite des hasards de la fuite des SS vers l’Allemagne : les Américains approchant de Rennes, Ange Péresse avait donné le signal du départ le 2 août. Le convoi s’était dirigé vers Angers, siège du SD pour l’Ouest, puis Tours, Orléans, Montargis, Fontainebleau, Châlons-sur-Marne, Troyes, Chaumont, avant le départ pour l’Allemagne. Il se trouvait, par suite d’un autre malheureux hasard, sous la direction du colonel Harmut Pulmer, arrivé à Rennes après avoir dirigé les Einsatzgruppen de Pologne : ces unités SS étaient chargées de l’extermination massive des Juifs et des élites de la population polonaise et ont été responsables de centaines de milliers d’assassinats. Pulmer entendait appliquer les mêmes méthodes en France.

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Les Einsatzgruppen en action

Les membres de la Formation Perrot étaient grassement payés, ce qui a été pour beaucoup une motivation au moins égale à leur désir de combattre la France (et avec elle le communisme, les Juifs, les francs-maçons et la démocratie) au nom d’une Bretagne fantasmée. Ils n’étaient pas autonomistes mais partisans d’une indépendance de la Bretagne dans le cadre du Reich. Loin d’être hostile au reste du mouvement breton, comme on continue de le dire, le Bezen faisait partie d’une nébuleuse mise en place dans l’entre-deux-guerres avec le soutien de l’Abwehr (les services secrets du Reich) et qui était de longue date en relation avec les nazis. Cette nébuleuse, que j’ai évoquée dans mon essaiLe Monde comme si, s’est remise en place en relation avec les réseaux affairistes bretons et avec les réseaux ethnistes européens.

Enfin, contrairement à qu’ont laissé accroire les militants bretons, et contrairement à ce qu’écrit Roger Bruge, les nationalistes bretons n’ont pas été plus persécutés que les autres collaborateurs des nazis : le massacre de Creney en offre un exemple assez probant. Roger Bruge ne peut être soupçonné d’indulgence à l’égard des assassins de Troyes et cependant il reconstruit les faits à partir des informations données par Jacques Delarue, lui-même informé, ou plutôt désinformé, par le mouvement breton dont l’influence se révèle ici dans toute sa puissance. C’est aussi ce qui rend son travail instructif : il permet d’observer la manière dont se construit un fait historique, à la fois point d’aboutissement et point de départ.

.I. IIIIII

I. L’ÉTABLISSEMENT DES FAITS

En vérité, sans Roger Bruge, qui parlerait encore du crime de guerre commis à Creney ? La recherche qui a mené à la parution de son essai, 1944, le temps des massacres est un modèle d’établissement des faits sur tout ce qui concerne Creney.

  1. LE MASSACRE DE CRENEY

Au moment du débarquement, ce jeune résistant fait partie d’un maquis en forêt d’Othe ; le 8 juillet, alors qu’il rentre dans sa famille à Troyes, il est arrêté et mené à la prison, rue Hennequin. Le 15 août, les SS quittent Troyes. Le 22, soudain, les prisonniers entendent le canon : les Américains sont proches. Une cuisinière polonaise sort de la prison en pleurant et annonçant qu’« une exécution se prépare ». Les familles tentent des démarches auprès du général Schramm qui commande la place, du préfet, du maire, mais en vain. De fait, des SS viennent arrêter 50 prisonniers (mais l’un d’entre eux ne répond pas à l’appel de son nom). Le soir, un incendie s’étant déclaré, des pompiers entrent dans la prison et la foule se précipite à leur suite : Roger Bruge et les autres prisonniers se trouvent libérés. Le soir même, le maire de Creney et le curé, l’abbé Pierlot, constatent que 49 jeunes gens sont été exécutés, abattus dans le dos à la mitraillette puis achevés à coups de revolver.

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Creney, 22 août 1944

Troyes est libérée le 25 août et l’enquête au sujet du massacre de Creney est confiée au Service de Recherche des Crimes de Guerre ennemis (SRCGE). Roger Bruge pense que c’est l’abbé Pierlot qui, interrogé le 14 novembre 1944, aurait permis d’établir que le massacre a été commis par la Gestapo de Rennes et non celle de Troyes : il n’en est rien. Interrogé à son tour, le maire déclare bien que « d’après les renseignements fournis par le général Schramm, commandant la place de Troyes et fait prisonnier par les habitants de Creney le 26 août, les auteurs du massacre appartiendraient à la Gestapo de Rennes repliée à Troyes. » Mais il ne donne cette information que pour confirmer la déposition au sujet de laquelle on l’interroge.

Enfin, à la suite de Roger Bruge, tout le monde imagine que c’est à partir de ces deux témoignages qu’une enquête, longue et difficile, aurait commencé. Mais l’enquête n’est ni longue ni difficile : tout est dit, établi et vérifié dès le mois de novembre 1944.

C’est à partir de la déposition de l’un des membres du Bezen Perrot que l’enquête commence (et d’ailleurs s’achève puisque tout va être fait pour l’enliser).

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bezen-perrotTrois membres du Bezen

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  1. LE RÔLE DES SS BRETONS

Le 6 novembre 1944, le commissaire Santini, chef de la Brigade de surveillance du territoire, interroge un jeune homme : au moment où il traversait Colombey-les-deux Églises avec deux camarades qui, comme lui, s’étaient fait passer pour résistants, un lieutenant de gendarmerie de Chaumont les a reconnus pour les avoir vus sous uniforme SS. Il les arrête. Je donne la parole à ce jeune homme :

« Cette arrestation a eu lieu à 18 heures, nous avons couché à la mairie avec et sous la garde des F.F.I, nous n’avons pas été fouillés de suite, mais seulement le lendemain matin, c’est ce qui m’a permis de me débarrasser de papiers compromettants ; mes camarades en ont fait autant, mais les F.F.I ont trouvé dans les WC où nous les avions jetés une fausse carte d’identité appartenant à LE NEGARET sous le nom de LE FLOCH établie par le S.S. de Rennes ; c’est à partir de ce moment que nous avons été découverts et nous avons dû avouer que nous faisions partie du S.D… »

Ce jeune SS s’appelle Christian Guyonvarc’h. Il deviendra professeur de Celtique à l’université de Rennes. Il a une mémoire exceptionnelle (ou peut-être un carnet de notes bien tenu) et donne toute la liste de ses camarades du Bezen : les noms, les pseudonymes, les lieux et années de naissance, les caractéristiques.

Le 9 novembre 1944, c’est lui qui déclare spontanément :

« À Troyes, il y a eu vers le 20 août des réquisitions de voitures, le désarmement de la police française et, d’après mon camarade LE NEGARET, des exécutions en masse de prisonniers politiques. »

Et encore :

« Pour ce qui est des personnes ayant commis des atrocités, j’ai à signaler :

Peres [Péresse], dit Cocal, chef de l’unité et vieux compagnon de route de Henaff, je le considère comme un des plus coupables, car c’est lui qui encourageait ses hommes à être sans pitié. Il allait fréquemment au SD et en mission un peu partout il torturait les prisonniers.

Geoffroy dit Ferrand se vantait d’avoir pris part aux exécutions massives près de Grandchamp, après avoir torturé les prisonniers. Pendant la retraite allemande, il disait regretter de ne plus pouvoir se livrer à cette « occupation favorite ». Il a déclaré devant moi avoir exécuté plus de cinquante FFI ou FTP d’une balle dans la nuque ou à coup de rafales de mitraillette.

[…]

Chevillotte, dit Bleizh, aurait participé à des exécutions à Troyes. Il m’a dit un jour à Troyes, la veille du départ, avoir supprimé plus de cinquante personnes à lui seul (habillé en Waffen SS).

Foix Gaston, dit Lévêque, a souvent raconté avoir frappé des prisonniers au cours d’interrogatoires en mission. »

Christian Guyonvarc’h a été arrêté en même temps que Xavier Mordelet et Yves le Négaret (dont la carte d’identité a surnagé). Le commissaire Santini commence par interroger Mordelet pour vérifier les déclarations de Guyonvarc’h. Mordelet confirme et indique que trois de ses camarades, dont Chevillotte dit Bleiz (le Loup) et Geffroy, dit Ferrand, ont participé aux exécutions.

Suite aux déclarations de Guyonvarc’h et de Mordelet, le commissaire Santini lance une enquête au sujet du massacre de Troyes.

« 15 novembre 1944,

Procès-verbal.

Renseignements sur des exécutions de Français par les Allemands le 22 août 1944 à Creney prés Troyes.

          Comme suite la déclaration de GUYONVARC’H sur des exécutions qu’ait(sic) commis le S.D. de Rennes avec des membres des S.S. de cette ville à Troyes, nous avons l’honneur de faire connaître que des renseignements recueillis dans cette ville, nous pouvons affirmer qu’à la date indiquée par GUYONVARC’H, c’est-à-dire le 22 août, entre 16 et 18 heures, 47 hommes, appartenant au mouvement de résistance et incarcérés à la prison de cette ville ont été extraits, transportés dans les champs à Creney à quelques kilomètres de Troyes et fusillés par les Allemands.

         Cette déclaration de GUYONVARC’H est donc exacte, et il apparaît comme il le dit également que des Français portant l’uniforme des S.S. ont participé à ces exécutions.

         Le commissaire de police,

                  [Santini, Jean] »

C’est dans le cadre de cette enquête que le maire et l’abbé Pierlot ont été interrogés et n’ont pu que confirmer, précisant que le SD de Rennes était sous la direction du colonel Pulmer (lequel finira par être inquiété en 1974 mais l’enquête lui permettra de mourir en paix en 1978).

Le 17 novembre, le commissaire Santini interroge Le Négaret, électricien, engagé au Bezen à son retour du front russe où il a combattu dans la LVF, personnage retors qui se fait passer pour amnésique mais qui confirme à son tour, en précisant qu’il y avait Foix et Guiomar (Jean) au nombre des SS qui ont participé au massacre.

Michel Chevillotte, André Geffroy, Gilbert Foix et Jean Guiomar sous la direction d’Ange Péresse (dira plus tard Guyonvarc’h, mais la chose va de soi puisque Chevillotte était sous les ordres de Péresse), voilà donc les noms des SS de Rennes à rechercher prioritairement.

L’enquête est lancée mais elle n’aboutit à rien ; elle est relancée en 1945 quand d’autres témoignages spontanés provoquent des enquêtes sur commission rogatoire mais les dépositions se perdent elles aussi dans les sables de l’oubli.

Les prisonniers ayant été assassinés sans avoir été jugés, il s’agit d’un crime de guerre d’après la définition de la Charte de Nuremberg :

« Assassinat, mauvais traitements ou déportation pour des travaux forcés, ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés,assassinat ou mauvais traitements des prisonniers de guerre ou des personnes en mer, exécution des otages, pillages de biens publics ou privés, destruction sans motif des villes et des villages, ou dévastation que ne justifient pas les exigences militaires. »

Les crimes de guerre se prescrivent au bout de trente ans : il suffit d’attendre.

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II. LA RECONSTRUCTION DES FAITS

L’opinion partout diffusée en Bretagne depuis les années 60 c’est-à-dire la reconstitution des réseaux nationalistes bretons, est que le mouvement breton a été persécuté par l’État français à la Libération. C’est aussi l’opinion de Roger Bruge.

  1. EFFACEMENT PAR LA JUSTICE

En réalité, à part l’un des chefs du Bezen, un nommé Léon Jasson qui avait décidé d’être fusillé pour faire un martyr, un seul de ces tortionnaires a été condamné à mort et exécuté. C’est Geffroy dit Ferrand, l’un des assassins de Creney. Mais il n’a pas du tout été condamné à mort en raison de sa participation à ce massacre : le réquisitoire définitif précise qu’il était étranger aux faits « car selon lui son groupe ne s’est pas arrêté dans cette ville ». Aucune vérification n’est effectuée. Innocent du massacre de Creney, André Geffroy est exécuté le 17 juillet 1946, comme son chef, Jasson, qui passera, de fait, pour un martyr.

Chevillotte, condamné à mort par contumace et disparaît en Allemagne. Ce que nous en savons, c’est ce que sa sœur a dit à Roger Bruge : « Marie-Madeleine C. ne peut pas croire que son frère Michel a participé à l’atroce tuerie de Creney. Il a disparu au cours des derniers mois de la guerre et la jeune fille [une jeune fille qui devait avoir dans les soixante-dix ans] pense qu’il a été envoyé sur le front russe et tué pendant l’avance de l’armée rouge. Selon des sources bretonnes, il aurait succombé à un interrogatoire musclé pratiqué après sa capture par les Britanniques mais, en réalité, aucun document connu ne peut être encore produit sur sa disparition. “Mes parents sont morts de chagrin à la pensée que leur fils ne rentrerait jamais à la maison ! ” nous confia Marie-Madeleine C. » La famille Chevillotte était une famille de militants nationalistes fanatiques, exprimant en toute occasion une haine rabique de la France (Chevillotte ne parlait jamais français car cette langue lui salissait la bouche, il ne parlait qu’allemand ou breton — voir à ce propos Miliciens contre maquisards : Chevillotte était à la tête du groupe du Bezen présent à Bourbriac). Ce qui est intéressant est la manière dont un historien aussi peu suspect d’indulgence à l’égard des SS du Bezen Perrot reprend le discours victimaire du mouvement breton jusqu’à laisser accroire qu’un membre du Bezen aurait pu succomber après un interrogatoire…

Jean Guiomar dit Pipo et son frère René dit Morin ont passé entre les mailles du filet. Si nous connaissons l’itinéraire de Jean Guiomar, c’est grâce à Yann Fouéré, qui, ayant mis en place la filière des faux passeports destinée à permettre aux tortionnaires du Bezen les plus gravement compromis de s’enfuir, déclare avec satisfaction :

« Yann Guyomard se fixa définitivement à Galway. Ayant commencé son nouveau métier de photographe avec un Leica d’emprunt, il finit par ouvrir sous le nom de Studio Yann, un atelier de photographie dans une des rues principales de la ville. Après la création de la première chaîne de télévision irlandaise, il devint le correspondant de R. T.E. et son cameraman pour la région. Il occupa quinze ans ce poste avant de prendre sa retraite. Bien connu sur la place de Galway et estimé, il devint aussi le représentant du comité de jumelage Lorient-Galway. »

 

Fouéré se félicite aussi dans ses mémoires publiés par la Coop Breizh  (La maison du Connemara) de la fin de vie paisible du chef du Bezen, Célestin Lainé :

« Quant à C. Lainé, il se fixa aussi en Irlande. Il ne revint en Bretagne qu’au cours de différentes visites qu’il fit à ses frères lorsque la prescription juridique des faits qui avaient motivé sa condamnation à mort en 1947, le lui permit. Il avait perdu sa bataille et jugeait sans doute qu’il avait fait son temps. Il mourut près de Dublin il y a déjà quelques années. Par les soins de son frère Albert, d’Alan Heusaff et de quelques fidèles, ses cendres furent dispersées sur le champ de bataille de Saint-Aubin-du-Cormier. Elles se mêlent ainsi à celles des six mille Bretons qui périrent les armes à la main sur la lande de la Rencontre pour défendre l’indépendance de leur pays… »

Car les nationalistes bretons, comme les nationalistes serbes, célèbrent leurs défaites..

Avec Ange Péresse et Gilbert Foix, nous avons d’authentiques tortionnaires, des brutes sans foi ni loi — ou plutôt avec une seule foi, la « race bretonne » à sauver de la France enjuivée, et une seule loi, celle de la guerre à mener par tous les moyens possibles. Nous le savons puisque Péresse et lui ont continué de militer.

Dans le cas de Péresse (condamné à mort par contumace le 25 juin 1946), le réquisitoire définitif indique : « …Enfin, Péresse, aux dires de nombreux témoins, participa en août 1944, à l’exécution de 49 détenus politiques de la prison de Troyes». Mais Péresse est resté en Allemagne où nul n’a fait l’effort de le trouver. Comme l’écrit Roger Bruge, « les demandes d’extradition, si elles furent jamais formulées, restèrent lettre morte et Péresse est décédé à Munich le 15 octobre 1984. » Encore faut-il préciser qu’il est l’auteur de textes racistes manifestant sa fierté d’avoir su combattre pour sa patrie (une anthologie de ses productions, dans La Bretagne réelle et autres périodiques nationalistes  serait éclairante) et que sa famille, rentrée en France, a, elle aussi, continué de militer.

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Gilbert Foix offre le plus bel exemple de membre du Bezen fier de partager ses glorieux souvenirs puisque ses mémoires ont été publiés par un ancien du Kommando de Landerneau créé par le SD pour traquer la Résistance, Ronan Caouissin. Ces mémoires ont été d’ailleurs republiés en 2006 par un descendant de la famille Caouissin : c’est bien, comme l’indique le titre, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, un rêve merveilleux, hélas, brisé par la défaite de l’Allemagne nazie.

Roger Bruge a cru que Foix s’était rendu  : « 23% des auxiliaires de la Gestapo de Rennes auraient survécu en disparaissant sous une fausse identité. Ce fut le cas de Gilles Eskob dit Lévêque qui se cacha pendant plusieurs années dans des familles allemandes avant de venir volontairement rendre des comptes à la justice française. » En fait, il est resté vivre en Allemagne, et a trouvé d’ailleurs du travail grâce aux réseaux ethnistes européens dominés par l’Allemagne :

« 1948-1949 : c’est dans ces années que je me livrai à des traductions dont un livre de Léon Hamon sur l’Europe pour le compte de la section locale de l’Union Paneuropéenne Coudenhove-Kalergi et participai, sous la direction du professeur Wolf, revenu de Tahiti (où il avait fui le nazisme) à des émissions culturelles de Radio-Stuttgart. »

Via l’Union paneuropéenne, mise en place par Coudenhove-Kalergy, les réseaux ethnistes et fédéralistes retissent leur toile. Dans un contexte de guerre froide, l’ennemi n’est plus le nazisme mais le communisme. Ainsi s’explique la grande indulgence à l’égard des proscrits et les amnisties successives qui leur permettent de sortir de prison ou revenir au pays.

Foix avait été condamné à mort par contumace le 25 juin 1946. Un mandat d’arrêt avait été lancé contre lui. Un jour, des gendarmes français viennent l’arrêter en Allemagne. Mais ce n’est pas très grave : « Tu es né le 6 mars 1924… Tu bénéficieras de l’amnistie », lui dit l’un d’eux. Et, de fait, « huit mois plus tard, le 19 octobre 1953 », écrit-il, « un télégramme du ministère de la Justice parvenait à Eysses, ordonnant ma libération immédiate pour cause d’amnistie. »

Que dit-il du massacre ?

« Nous arrivâmes à Troyes. Notre passage coïncida — je le sus plus tard — avec l’exécution par les Allemands de détenus politiques. Ceux d’entre nous qui furent arrêtés par la suite ont été accusés à tort d’y avoir participé. Si je consulte mes notes et si je fais appel à mes souvenirs, je ne trouve que l’adieu déchirant des « souris grises »… C’était comme si nous avions emporté un peu de la douceur angevine jusqu’à Troyes. La chanson que chantaient ces gretchen me revient parfois à la mémoire :

 Es geht alles vorüber

Es geht alles vorbei

Nach jedem Dezember

Kommt sin neuer Mai

Tout passe dans la vie

Tout passe avec le temps…

 J’entendrai cette chanson jusqu’à la fin de mes jours, accompagnée au piano, dans la nuit d’été… Un SS allemand me parla des armes nouvelles, les V1 et les V2. J’en fis un jeu de mots :

— Un de ces jours, ils nous feront prendre des V6 pour des lanternes ! »

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Foix fait l’éloge de Chevillotte, son grand ami : « Nous sommes liés par un contrat avec l’Occident. Nous défendons l’Europe contre les forces matérialistes et décadentes, nous défendons la Bretagne, nous défendons la Celtie. C’est notre croisade… Nous ne pourrons survivre dans cette Europe dominée par le bolchevisme et la judéo-maçonnerie… »

Ce tortionnaire qui se dit tout prêt à reprendre la croisade contre les Juifs, les francs-maçons et les communistes a près de cinquante ans lorsqu’il finit de rédiger ses mémoires, avec l’aide de René Caouissin, dit Ronan Caerléon, autre nazi fier de son passé : le volume est paru en 1974 aux éditions de La Table ronde. Il a été réédité par un descendant de la famille Caouissin qui œuvre à son tour pour la cause au nom du devoir de mémoire. Et c’est aussi au nom du devoir de mémoire que s’expriment les historiens nationalistes.

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  1. TRAVESTISSEMENT DES FAITS PAR LES HISTORIENS

Jusqu’en 1994, c’est-à-dire jusqu’à la parution de l’essai de Roger Bruge, le grand silence au sujet du massacre de Creney n’est rompu que pour permettre aux membres du Bezen de donner leur version des faits. Je ne m’attarderai donc pas à les citer.

En 1994, Roger Bruge publie les résultats de son enquête et, de mon côté, je commence à protester contre les hommages rendus à des militants nationalistes collaborateurs des nazis… Le mouvement breton sécrète les anticorps nécessaires : le journaliste autonomiste Georges Cadiou publie en 2001 L’Hermine et la croix gammée afin d’inviter le mouvement breton à « faire son examen de conscience » (pour éviter les mises en cause dangereuses) et cite Roger Bruge précisant que les noms des assassins seront un jour connus (ils le sont depuis l’origine, comme on l’a vu).  L’année suivante, un grand colloque est organisé en 2002 pour démontrer qu’il n’y a aucun rapport entre le mouvement nationaliste d’autrefois et celui d’aujourd’hui. Puis c’est un historien autonomiste qui publie chez un éditeur nationaliste une histoire des nationalistes bretons sous l’Occupation, suivie d’une histoire du Bezen Perrot.

Voici ce qu’écrit Kristian Hamon dans son essai Le Bezen Perrot, paru en 2004 chez Yoran embanner :

« Le 15 août, le Bezen quitte Châlons-sur-Marne pour se rendre à Troyes où il retrouve le SD de Rennes commandé par le colonel Pulmer, qui fait extraire 49 résistants de la prison de la ville. Emmenés le 22 août dans des camions allemands, ils seront exécutés à Creney. Selon le témoignage du curé de ce village, “il y avait trois Français parmi les assassins”. Ce que confirmera une enquête sur les crimes de guerre réalisée par les Américains après la Libération. Interrogés sur ce crime, « Lizidour » et « Cadoudal » affirmeront qu’il y avait bien trois gour dans le peloton d’exécution : « Bleiz », « Pipo » et « Eskob » . Ce dernier racontera pourtant à Caerléon que le Bezen n’y était pour rien. “Lors d’une patrouille où nous étions quatre dans une voiture, Morel, Cardinal, André Geffroy et moi-même, nous avons été mitraillés par un chasseur américain. Notre véhicule prenant feu, nous nous sommes jetés dans le fossé. Nous avons regagné Troyes à bord d’une traction (…). À Bar-sur-Aube, nous avons mis deux jours pour piller une cave”, raconte « Eskob ». Le lendemain, en effet, le Bezen quitte Troyes pour Bar-sur-Aube où il reste deux jours ».

Le fait est reconstruit pour être rendu totalement incompréhensible : le Bezen a-t-il participé aux massacres ? Les uns disent que oui, les autres disent que non, le doute subsiste donc. L’un des accusés, Eskob, aurait été interrogé à ce propos, mais ce qu’il est supposé avoir déclaré à un nommé Caerléon n’a aucun rapport avec le massacre.

— Les noms des membres du Bezen sont dissimulés et remplacés par des noms de guerre, ce qui a pour effet de donner l’impression que tout ça se passe dans un monde virtuel où s’agitent des gours animés d’une foi qui peut les entraîner à des excès.

— Les SS sont désignés par le terme virilement celtique qui leur sert à se désigner — il ne s’agit pas de Waffen SS bretons mais de « gours »  (ou plutôt de « gour » car le terme est employé sans pluriel). Le tout est d’instaurer une complicité avec les soldats perdus de la Celtie et, par là encore, d’établir une zone de flou.

— La dissimulation du nom est d’autant moins admissible de la part de l’historien que Gilbert Foix, dit Lévêque ou Eskob, a publié ses mémoires.

— Foix n’a jamais été interrogé par Caerléon : ce dernier a publié les mémoires de Foix dans son essai Le Rêve fou des soldats de Breiz Atao. C’est d’ailleurs de ces mémoires qu’est extrait le passage cité (sans mention de source).

— Le passage consacré par Foix au massacre de Creney (on a pu le lire plus haut) est soigneusement coupé. Il est remplacé par la suite du texte, sans rapport avec les événements. Ainsi peut-on passer à la suite du voyage, encore une fois dans le flou.

— L’ensemble du texte laisse accroire que ce sont les déclarations du curé du village qui ont amené les Américains à ouvrir une enquête, ce qui est faux.

— Les dépositions de Guyonvarc’h et Le Négaret sont travesties sous pseudonymes et données tronquées.

— La déposition de Mordelet est volontairement passée sous silence : il a rencontré l’historien qui cite ses mémoires et lui donne le beau rôle…

— Enfin, sont soigneusement omises des déclarations pourtant suivies d’une enquête à Troyes.

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Ces déclarations sont citées par l’indépendantiste Yves Mervin qui, en 2016, consacre au massacre de Creney un chapitre de son essai Viens rejoindre notre armée, essai diffusé par la Coop Breizh, organe essentiel du combat nationaliste en Bretagne.

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mervin-sur-creney-surligne

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Ce militant, qui assure que la Résistance a fait plus de tort à la Bretagne que les nazis, a fouillé les archives pour en extraire ce qui pouvait servir sa thèse. Le massacre de Creney est, bien sûr, un peu gênant dans sa démonstration, mais pas tellement une fois les faits traités comme il faut …  Lire la suite : http://francoisemorvan.com/histoire/un-crime-de-guerre-impuni/

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