Celle qui est restée, Anna Akhmatova, 1917

Celle qui est restée,
Anna Akhmatova, 1917

( chronique de André Markowicz )

C’est un poème daté de «l’automne 1917 », sans autre précision. Est-ce avant la « révolution » d’Octobre, est-ce juste après ? Toujours est-il qu’il est là, cinq strophes de tétramètres iambiques (une de nos formes d’octosyllabes), avec des rimes croisées, A (féminine), B (masculine), A (féminine), B (masculine). — Et c’est tout simple. Il n’y a aucune métaphore, aucun double-sens. Juste les mots. Et, ces mots, d’abord, donc, les voilà en russe.

Когда в тоске самоубийства
Народ гостей немецких ждал,
И дух суровый византийства
От русской церкви отлетал,

Когда приневская столица,
Забыв величие свое,
Как опьяненная блудница,
Не знала, кто берет ее,

Мне голос был. Он звал утешно,
Он говорил: « Иди сюда,
Оставь свой край, глухой и грешный,
Оставь Россию навсегда.

Я кровь от рук твоих отмою,
Из сердца выну черный стыд,
Я новым именем покрою
Боль поражений и обид ».

Но равнодушно и спокойно
Руками я замкнула слух,
Чтоб этой речью недостойной
Не осквернился скорбный дух.

Осень 1917

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Nous irons strophe par strophe, comme d’habitude, maintenant, pour celles et ceux qui me suivent depuis un certain temps. Les syllabes marquées en majuscules portent l’accent tonique.

1. KagDA v tasKÉ samaouBIIstva,
2. NarOD gasTEÏ néMETskikh JDAL
3. I DOUKH souROvy vizanTIISstva
4. At TSERKvi ROUSskaï atléTAL,

1. KagDA — Quand
v tasKÉ — dans l’angoisse
samaouBIIstva, — du suicide

2. NarOD — le peuple
gasTEÏ — les hôtes
néMETskikh — allemands
JDAL — attendait

« Quand, dans l’angoisse du suicide/ Le peuple attendait ses hôtes allemands… »

3. I DOUKH — Et l’esprit, l’âme
souROvy — austère
vizanTIISstva — du byzantinisme — de Byzance

4. At TSERKvi — de l’église
ROUSskaï — russe
atléTAL — s’envolait, fuyait [en s’envolant]

« et que l’âme austère de Byzance (c’est-à-dire, sans doute, celle des pères de l’Eglise orthodoxes) s’envolait loin de l’Eglise russe.. »

Et ça, déjà, c’est invraisemblable, de dire ça en Russie : que le peuple attendait les Allemands, en 1917, comme ses « hôtes » ? et que l’esprit de l’orthodoxie avait quitté l’Eglise russe ?… Et puis, si vous revenez sur la sonorité, prenez le mot « ROUSSkaï » (russe, adjectif féminin), et regardez comme il irradie le texte : « souROvy » (austère) « v tasKÉ » (dans l’angoisse), et reprenez, pour ainsi dire, la piste de tous les « s » : « v taské », « samaoubiistva » (du suicide) « gaSTEÏ neMETSkikh » (les hôtes allemands), et le passage du SK au mot TSERKVI — « l’église » (au génitif). Et comme si le mot central, justement, c’était le mot « SouROvy », unissant la Russie et l’Eglise — pour dire, justement, qu’il n’existait plus. Et pour le dire avec quelle violence : le peuple russe attend, en 1917, ses hôtes allemands. — Qui sont ces « hôtes allemands » ? Les troupes allemandes qui, en 1917, avaient défait les armées russes et avançaient vers Pétersbourg, où est-ce les partisans de Lénine, que les Allemands avaient laissé passer à travers leurs lignes, espérant qu’il contribuerait à semer le chaos ? Sans doute les troupes allemandes, — mais il y a comme un doute sur la nature de ces « hôtes » .

*

5. KagDA priNEVskaïa staLITsa,
6. ZaBYV véLItchié svaIO,
7. Kak apiéNIONnaïa bloudNItsa
8. Ne ZNAla, KTO béRIOT eIO,

5. KagDA — Quand
staLITsa — la capitale
priNEVskaïa — des bords de la Néva,
6. ZaBYV — ayant oublié
véLItchié svaIO — sa grandeur
7. Kak — comme
bloudNItsa — prostituée
apiéNIONnaïa — enivrée [qu’on a fait boire]
8 Ne ZNAla — ne savait pas
KTO béRIOT eIO — qui la prend

« Quand la capitale de la Néva/ Ayant oublié sa grandeur/ Comme une prostituée qu’on a enivrée/ Ne savait pas qui la prenait… »

Jamais personne n’avait écrit une chose pareille en langue russe, et j’ai l’impression que personne n’a écrit une chose pareille depuis… Et le mot « bloudNItsa » est un mot biblique.

Imaginez que, ces deux premières strophes, personne ne les connaissait jusqu’à ces toutes dernières années. Le poème, jusqu’à récemment, pour l’immense majorité de ses lecteurs, commençait par les strophes suivantes :

9. Mné GOlas BYL. On ZVAL ouTÉCHna,
10. On gavaRIL : « iDI siouDA,
11. AsTAV’ svoï KRAÏ glouKHOÏ i GRECHny,
12. AsTAV’ RaSSIou navségDA.

9. Mné — à moi
GOlas — [une] voix
BYL — fut.
Une voix me vint. — Et là encore, la formule est biblique.
On — Il [en russe, le mot « voix » est masculin]
ZVAL — appelait
ouTÉCHna — en consolant [le mot russe est un adverbe]
10. On gavaRIL : il disait
iDI — viens, va
siouDA — ici,
11. AsTAV’ — laisse
svoï KRAÏ — ton pays
glouKHOÏ — sourd
i GRECHny — et pécheur
12. AsTAV’ — laisse
RaSSIou — la Russie
navségDA — pour toujours.

« Une voix me vint. Elle appelait, consolante : / Elle disait : « Viens ici,/ Laisse ton pays sourd et pécheur/ Laisse la Russie pour toujours. »

*

13. Ia KROV’ at ROUK tvaIKH atMOïou,
14. Iz SERDtsa VYnou TCHIORny STYD,
15. Ia NOvym Iménem paKROïou
16. BOL’ parazhenij i aBIT.

13. Ia — Je
atMOïou — laverai
KROV’ — le sang
at ROUK tvaIKH — de [sur] tes mains
14. Iz SERDtsa — Du cœur
VYnou — j’enleverai, je retirerai
TCHIORny — la noire
STYD — honte…

« Je laverai le sang sur tes mains/ J’enlèverai du cœur la honte noire… »

Je m’arrête un instant, là, parce que, ici, chaque lecteur russe, j’ai l’impression, soudain, se dit qu’il a déjà lu ça quelque part. Le fait est que le mot « VYnou » est un mot tout à fait physique : il s’agit de sortir la honte du cœur comme on sort, je ne sais pas, quelque chose d’un panier, — oui, réellement, il y a un mouvement. On ouvre le cœur, et on retire ce qu’il y a dedans. Et, ajouté à cette formule, « Une voix me vint », est-ce que ça ne donne pas l’impression qu’il s’agit d’un écho que tout le monde connaît en Russie, « Le Prophète » de Pouchkine ?

Je vous cite la traduction, française, de Marina Tsvétaïéva :

« Dans le domaine de l’ardeur,
Je me traînais sans fin ni cesse :
Un Séraphin dans sa splendeur
Se présenta à ma détresse.
Et, tel un baume merveilleux,
Posa ses doigts sur mes deux yeux.
Mes yeux frémirent, puis — s’ouvrirent
Et, tels les yeux de l’aigle, virent.
[…]
Et de son glaive me frappant
Il m’enleva mon cœur de sève
Et un charbon incandescent
Mit dans la trace de son glaive.
Et je restais pareil aux morts.
Et le Seigneur me dit alors :
« Debout, Prophète ! Vois, écoute !
Emplis ton être de ton Dieu !
Que ta demeure soit — la route,
Et que ton verbe soit — du feu ! »

C’est un écho, et c’est un écho inversé : ici, dans le poème d’Akhmatova, la voix est celle de la tentation, pas celle du l’ange qui met le Verbe dans le cœur ouvert du poète. Le « Séraphin » est devenu la voix du diable, en quelque sorte.

Continuons :

15. Ia — Je
NOvym Iménem — d’un nom nouveau
paKROïou — recouvrirai, voilerai, cacherai
BOL’ — la douleur
parazhenij — des défaites
i aBIT — et des humiliations (ou des rancœurs)

« Je recouvrirai d’un nom nouveau/ La douleur des défaites et des humiliations… »
Je dois dire que je ne comprends pas très bien ce que c’est que « ce nom nouveau ». Est-ce une façon de désigner l’exil ? Est-ce, peut-être, une façon de désigner l’attitude des exilés, c’est-à-dire la transformation de la douleur « des défaites et des humiliations » en ressentiment ou en haine ? — Je n’en sais rien, vraiment, mais, là encore, ce « nom nouveau » me paraît participer au vocabulaire biblique, ou plutôt au renversement du vocabulaire biblique, au renversement du monde de Dieu en monde du diable, si je puis dire. Ce nom nouveau, ce serait, de toute façon, la haine. Et écoutez la force des allitérations des dernier vers de cette strophe : « paKROïou/ BOL’ paraZHEnij i aBID. » — p – B – p – B….

Etrangement, dans le poème d’adieu de Maïakovski, écrit juste avant son suicide en avril 1930, c’est ce jeu d’allirations-là qui sera repris : il ne sert à rien, dira-t-il, de faire l’énumération des douleurs, malheurs et humiliations réciproques « PErétchen’/ vzaIMnykh baLEÏ, BET i aBIT »… Ce que Maïakovski fait en 1930, et qu’on pense être son style propre, Akhmatova le fait en 1917.

*

17. No ravnaDOUCHno i spaKOÏno
18. RouKAmi IA zamkNOUla SLOUkh,
19. Tchob ètaï RETchiou nédasTOÏnaï
20. Ne oskverNILsia SKORBny DOUKH.

17. No — mais
ravnaDOUCHno — avec indifférence
i spaKOÏno — et calme (les deux mots sont adverbes en russe),
18. RouKAmi — avec mes mains
IA zamkNOUla — j’ai fermé, bouché
SLOUkh — l’ouïe

Mais avec indifférence et calme/ Je me suis bouché les oreilles avec les mains

19. Tchob — pour que
ètaï RETchiou — par ce discours
nédasTOÏnaï — indigne
20. Ne oskverNILsia — ne se souille pas
DOUKH — l’esprit
SKORBny — douloureux, endeuillé.

« pour que ce discours indigne/ ne souille pas l’esprit endeuillé. »

Ici, encore une fois, tout est biblique. Le verbe « oskvernilsia » est très violent. La « skverna », c’est tout ce qui est impur, tout ce qui est sale, dégoûtant, dans la Bible. Et écoutez, là encore, cette allitération : « oSKvernilSia SKORbny doukh »… Finir sur le mot « DOUKH », l’esprit, l’âme. Et revenir, du coup, à tous les SK… depuis le mot « rousskaï » (russe, en forme adjectivale féminine), comme si tout le poème était traversé par la « skorb » (le deuil, la douleur — et, là encore, c’est un mot très puissant) et la « skverna » qui accablent la Russie.

Et, — et c’est fondamental, le poème de Pouchkine revient avec le mot « DOUKH », qui est son premier mot, sous sa forme adjectivale : « DouKHOVnaï ZHAZHdaïou taMIM »… littéralement : « Tourmenté de soif spirituelle… »

Akhmatova est restée. Elle a fait le choix de rester. Et c’est la caractéristique essentielle de la poésie russe du XXème siècle : le poète a une place particulière — celle d’être avec.

*

Et donc, le mot à mot complet :

« Quand, dans l’angoisse du suicide/ Le peuple attendait ses hôtes allemands… et que l’âme austère des pères de l’Eglise /s’envolait loin de l’Eglise russe..
Quand la capitale de la Néva/ Ayant oublié sa grandeur/ Comme une prostituée qu’on a enivrée/ Ne savait pas qui la prenait… »
« Une voix me vint. Elle appelait, consolante : / Elle disait : « Viens ici,/ Laisse ton pays sourd et pécheur/ Laisse la Russie pour toujours.
« Je laverai le sang de tes mains/ J’enlèverai de ton cœur la honte noire/ Je couvrirai d’un nom nouveau/ La douleur des défaites et des humiliations. »
« Mais, indifférente et tranquille/ De mes deux mains, je me suis bouché les oreilles/ Pour que ce discours indigne/ Ne souille pas mon esprit endeuillé. »

*

Imaginez que j’ai trouvé un enregistrement par Akhmatova elle-même de ce poème, complet. Il a été fait en 1920. C’est le premier enregistrement de sa voix. Elle a 31 ans quand elle fait cet enregistrement. — Cliquez sur la document le plus long, le deuxième. Dans le premier, fait beaucoup plus tard, elle ne dit pas les deux premières strophes. Jamais je n’avais entendu cette voix jeune. Sa voix à elle, quand elle a écrit ce chef-d’œuvre.

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Une réflexion sur “Celle qui est restée, Anna Akhmatova, 1917

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