De Tchernobyl à Fukushima, entretien avec Yves Lenoir, auteur de La Comédie atomique

L’ingénieur Yves Lenoir est le président de l’association « Enfants de Tchernobyl Belarus ». Il a écrit l’histoire occultée des dangers des radiations, sous le titre « La Comédie atomique », éditions La Découverte, en librairie mi-avril.

Katsutoshi Kusano est de retour dans son village de Kawauchi, préfecture de Fukushima. NEWSCOM/SIPAKatsutoshi Kusano est de retour dans son village de Kawauchi, préfecture de Fukushima. NEWSCOM/SIPA

Cet entretien vidéo est un complément à l’article « Les coups fourrés de l’âge atomique », à lire dans Sciences et Avenir830 (daté avril 2016, voir aussi en bas de cet article). Yves Lenoir publie « La Comédie atomique » (éditions La Découverte), un ouvrage choc écrit après 4 ans d’enquête, où l’ingénieur dénonce les vérités officielles des institutions du nucléaire, en particulier médicales.

Sciences et Avenir : Pourquoi le terme de Comédie, dans votre titre ?

Yves Lenoir : Parce qu’il s’agit d’une comédie humaine, au sens de Balzac, où des êtres avec leurs passions, leurs projets, leur savoir, leur entregent, agissent, construisent. Il y a des coups fourrés, des alliances, tout ce qui tourne autour de la lutte pour le pouvoir, avec l’entrée dans l’Âge atomique.

S’il y avait un seul épisode à retenir de tout le livre ?

En 1921, le Pr Maurice Letulle, chevalier de la légion d’Honneur introduit une source de radium dans l’utérus d’une femme pour voir ce qui se passe. Au bout de quelques semaines, il le retire et en fait l’analyse, non sans que cette personne ait énormément souffert. C’est cette culture du pouvoir médical où les gens sont considérés comme de parfaits sujets d’expérience. On voit où conduit l’illusion dans laquelle vivent les médecins qui croient être des scientifiques.

Vous écrivez qu’en avril 1974, vous avez eu « l’intuition du soutien inconditionnel des radioprotecteurs au développement de l’énergie atomique ». Est-ce la clé de l’ouvrage ?

Ce fut un choc lorsque trois médecins ont fait des exposés lors d’une première réunion qui m’a rapidement déniaisé, concernant les déchets radioactifs. J’ai tout de suite eu l’intuition que la médecine « poussait à la roue » dans le domaine de l’énergie atomique. S’exprimaient alors le Pr Pierre Pellerin, chef du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), dépendant du ministère de la Santé ; Henri Jammet comme chef du Service de radioprotection du CEA ; ainsi que le docteur Maurice Delpla, président du Comité de radioprotection d’EDF, pour qui les radiations, bien dosées, étaient bénéfiques pour la santé publique. A l’époque, il voulut en persuader les membres du Groupe interministériel d’évaluation des options techniques pour les déchets radioactifs (lire p. 55, note n°36 du livre « La comédie atomique »). Il s’était volontairement contaminé pour rassurer les employés de la toute nouvelle centrale de Chinon en leur affirmant que cela avait un effet anti-cancer.

« L’entrée dans l’âge atomique est très ancienne »

téléchargement1VIDEO Entretien 1

Qui sont les acteurs du livre ? Surtout des spécialistes de radioprotection ?

Non, pas seulement. Il y a des physiciens, dont certains deviennent des spécialistes de radioprotection, des ingénieurs dont certains fonctionnent un peu comme des technocrates, par exemple l’Américain Lauriston Taylor. On y rencontre surtout beaucoup de médecins qui ont commencé à travailler sur les rayons X et le radium… La radioprotection ne se structurant véritablement qu’après la deuxième guerre mondiale, au terme d’un long conflit entre les cliniciens (volontaristes, ils veulent faire bénéficier l’humanité de toutes les promesses des rayonnements et de l’énergie atomique), et les généticiens (bien plus prudents vis-à-vis de l’effet des radiations).

Ce livre est aussi une histoire des idées ?

L’histoire des idées ne peut pas être négligée quand on évoque les rayonnements et les atomes. C’est la plus grande révolution scientifique de tous les temps. Avec la découverte des rayons invisibles (les rayons X) par Wilhelm Roentgen fin 1895 -ce qui était totalement nouveau – on comprend que le monde des choses invisibles donne des renseignements sur le monde visible. Et ce fut d’autant plus fructueux que, trois mois plus tard, Henri Becquerel annonçait la découverte d’un autre rayonnement invisible, celui de l’uranium. On se rendra très vite compte qu’il y a beaucoup d’énergie contenue dans des éléments comme le polonium et le radium. Dès 1903, l’évaluation de cette énergie a même conduit un penseur et homme de lettres comme l’Américain Henry Adams à imaginer que les hommes en feront des explosifs, comme j’ai pu le découvrir dans les années 1970 grâce au livre intitulé « Le mythe de la machine », de l’historien Lewis Mumford.

« Tchernobyl n’a officiellement fait que 50 morts »

téléchargement1VIDEO  2

En quoi la catastrophe de Fukushima vous a-t-elle poussé à écrire ce livre ?

J’ai pu me rendre compte, avec cette catastrophe, de la continuité parfaite des acteurs du nucléaire et de la radioprotection, qui font de très longues carrières dans le système. Et j’ai compris que le livre ne prendrait sa cohérence que si je balayais toute l’histoire, en remontant jusqu’en 1895. Je ne voulais pas écrire cela de façon désincarnée mais en suivant le cheminement des acteurs à partir des traces qu’ils ont laissées dans les archives.

Des centaines et des centaines de pages d’archives ?

J’ai consulté quelque 30 gigaoctets d’archives (plus de 60 encyclopédies du type Encyclopedia Universalis ndlr) et encore ne s’agit-il que d’une sélection. J’ai ainsi cliqué sur chaque titre de la base TRS (Technical report series) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour repérer quand quelque chose de relatif aux radiations ou rayonnements y apparaissait… J’ai pu avoir accès l’intégralité des Annales de la CIPR (Commission internationale de protection radiologique), tous les rapports de l’UNSCEAR (Comité scientifique des Nations Unies sur les effets des rayonnements atomiques), j’ai pu également remonter aux archives très complètes de l’OMS à ses tout débuts, à la fin des années 1940, début des années 1950. Ce qui permet de comprendre pourquoi cette organisation mondiale s’est désintéressée à l’époque de la radioprotection et même des conséquences d’Hiroshima, de celles des retombées des essais atomiques, des applications médicales des radiations et des radioisotopes…

« Les effets sur la santé de l’accident de Tchernobyl sont légion »

téléchargement1VIDEO 3

http://www.ultimedia.com/deliver/generic/iframe/mdtk/01667468/src/l55lk0/zone/1/showtitle/1/

Et qu’avez-vous découvert ?

Que l’OMS, totalement démunie en matière de radioprotection, fait appel à la fin de l’année 1954 à la CIPR, une association britannique de droit privé, pour qu’elle s’occupe de ces questions. En 1954, en effet, a lieu l’essai nucléaire le plus puissant que les Etats-Unis aient mené : l’essai Bravo, 15 mégatonnes (mille fois plus que la bombe de Hiroshima ou celle de Nagasaki ndlr) sur l’atoll de Bikini des îles Marshall, dans le Pacifique. Et le président des Etats-Unis annonce que son pays va favoriser le développement de l’énergie atomique au niveau mondial. D’où une interpellation du gouvernement danois à l’OMS selon lequel il faut agir pour l’humanité au moment où celle-ci s’apprête à entrer dans l’âge atomique. Jusqu’alors, la radioprotection n’a concerné en effet que l’industrie et les opérateurs médicaux. Mais ni les patients, ni le grand public. Alors que là, il faut l’étendre à tout le monde. En 1956, la CIPR est officiellement affiliée à l’OMS comme ONG associée.

Cette situation est-elle toujours la même ?

La CIPR, association britannique de droit privé, est toujours là et demeure une aberration sur le plan institutionnel. L’OMS remplit, pour ce qui touche aux rayonnements ionisants, une fonction de paravent bureaucratique. Elle publie les rapports, ceux de l’UNSCEAR et de la CIPR, à la rédaction desquels elle a peu contribué, sinon pas du tout. Disons qu’elle publie sous son label, un label bien perçu, des rapports et études dont l’opinion lui attribue la paternité. Ce n’est pas complètement infondé, puisqu’elle ne publie évidemment pas des documents qui ne lui conviendraient pas ou qui ne conviendraient pas dans les circonstances du moment. Ce qui a changé avec Fukushima, c’est la volonté affichée de la direction de la CIPR, en particulier sous la houlette de sa présidente actuelle Claire Cousins, de rendre son action visible. En organisant sur place, dès novembre 2011 à la préfecture de Fukushima, « l’initiative de dialogue de la CIPR sur la gestion des conséquences de l’accident de Fukushima ». Une stratégie sur laquelle on peut s’interroger. Pourquoi se mettre ainsi sous les feux des projecteurs au risque d’attirer la controverse ? Est-ce une question de légitimité, de rapport de forces au sein de toutes ces institutions, un besoin de sponsoring ? Mais quand j’ai repéré que ceux qui avaient constitué le déni de Tchernobyl sont venus tout de suite à Fukushima pour prendre les choses en main, cela m’a poussé à réagir et à écrire La Comédie atomique.

« La protection contre les radiations est aux mains d’institutions hors contrôle »

Vidéo 4  http://www.ultimedia.com/deliver/generic/iframe/mdtk/01667468/src/l55r5l/zone/1/showtitle/1/

1) Au-dessus de 350 millisieverts (accumulés sur toute la vie).

Source: http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/nucleaire/20160215.OBS4670/de-tchernobyl-a-fukushima-entretien-avec-yves-lenoir-auteur-de-la-comedie-atomique.html

Publicités

Laisser un commentaire Ваш комментарий

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s