Dialectique de Mai 68

 Gauchisme abâtardi

« …Plutôt que d’affronter ces questions, le réflexe premier de la gauche bien-pensante est de se tenir chaud dans un entre-soi sécurisant qui se donne toujours le beau rôle de l’antifascisme. Et pendant ce temps-là, la France se morcelle sous l’effet de multiples fractures qui ne sont pas seulement économiques et sociales, mais culturelles. Et ces fractures ont à voir avec Mai 68 qui, pour une partie de la gauche, est devenu un nouveau sacré, une sorte de marque déposée constitutive de sa nouvelle identité.

Face à Mai 68, la société continue d’osciller entre fascination et rejet, sans parvenir à trouver la bonne distance. C’est un événement historique inédit qui n’appartient à personne si ce n’est à l’histoire de la France comme à celle de nombreux autres pays : il a constitué un moment de pause et de catharsis dans une société qui s’est trouvée bouleversée par la modernisation de l’après-guerre. Il a fait apparaître la jeunesse comme nouvel acteur social, ainsi que des aspirations nouvelles à l’autonomie et à la participation. Il a produit des effets salutaires contre les rigidités et les pesanteurs de l’époque, dans le rapport entre la société et l’Etat comme dans les rapports sociaux.

Mais on ne saurait pour autant masquer son « héritage impossible » avec l’idée d’une rupture radicale dans tous les domaines de l’existence individuelle et collective, d’une révolution culturelle qui entend changer radicalement les mentalités et les moeurs, en considérant globalement les couches populaires comme des beaufs et des ringards.

Ce gauchisme post-68 abâtardi a de beaux restes : la prise en main de l’éducation des jeunes générations selon ce qu’on estime être le « bien », la notion problématique de « genre » introduite dans les crèches et les écoles, l’éradication du mot « race », les réécritures de l’histoire sous un angle moralisant et pénitentiel, le tout agrémenté de dénonciations régulières des réactionnaires anciens et nouveaux.

Il faudra bien que la gauche finisse un jour par l’admettre : tout cela est de plus en plus insupportable à une grande partie de la population. C’est dans ce cadre-là qu’il faut resituer l’opposition de masse à la loi sur l’adoption par les couples homosexuels, parce que cette loi entend à sa façon changer les mentalités et, qui plus est, la filiation.

Considère-t-on que les questions sociétales constituent désormais le nouveau marqueur identitaire de la gauche, et ce à un moment où la politique économique menée est difficilement assumée, ou encore que la gauche sociale est désormais inséparable de la gauche sociétale ? Si oui, il faut admettre qu’un seuil a été franchi : la question sociale, qui a façonné l’identité historique de la gauche, n’occupe plus la place centrale.

On peut toujours pratiquer l’art de la synthèse dont le PS est friand, mais le registre de l’économique et du social n’est pas du même ordre que celui des questions anthropologiques et culturelles qui engagent une conception de la condition humaine et qui, comme telles, ne sont pas ramenables à une question d’égalité et d’adaptation. Quand on ne cherche plus à convaincre, mais à gagner dans un débat dont on a d’emblée délimité les contours légitimes, quand le réflexe de défense identitaire l’emporte, il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir d’une gauche qui ne s’aperçoit même plus qu’elle exacerbe une bonne partie de son électorat et de la population.

L’extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n’a pas grand-chose à faire : le modernisme à tous crins et le sectarisme d’une bonne partie de la gauche lui facilitent la tâche. »

(Extrait de : Fiasco politique des élites soixante-huitardes LE MONDE | 23.05.2013)

Par Jean-Pierre Le Goff (Philosophe et sociologue)

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/05/23/fiasco-politique-des-elites-soixante-huitardes_3416545_3232.html#dPsVwZGFu51mYb04.99

Dialectique de Mai 68

(Contre-histoire de la philosophie – La résistance au nihilisme – France Culture)

27.07.2015 – 11:00

Ecoutez l'émission57 minutes

 

Université populaire de Caen Basse-Normandie – Année 2014-2015 Contre-histoire de la philosophie par Michel Onfray – Conférence N° 255

1) « Le gauchisme culturel »

2) « Le nouveau domaine de l’égalité »

3) L’antifascisme revisité

4) Un antiracisme nouvelle génération

5) La révolution culturelle de l’écologie

6) L’éducation des enfants

7) Postures identitaires et mécanisme de déni

8) Idéologie émiettée et mentalité utopique

Plan détaillé du cours

A lire absolument!

Du gauchisme culturel et de ses avatars

par Jean-Pierre Le Goff

 

http://www.politique-autrement.org/actu/2013/LeDebat-LeGoff.pdf

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