Soljenitsyne, 3. « Deux cents ans ensemble » — Un article publié dans Charlie-Hebdo.

André Markowicz

 

Parie 1 et Partie 2 

Soljenitsyne, 3.
« Deux cents ans ensemble » — Un article publié dans Charlie-Hebdo.

À la mort de Soljenitsyne, j’avais publié un article dans Charlie, invité par Philippe Val et Stéphane Bou. Je ne retrouve pas l’article dans mes archives — qui auraient besoin qu’on y fasse de l’ordre… — mais j’ai retrouvé le texte complet (je crois qu’il avait été un peu coupé, évidemment, parce que c’était trop long). Maintenant, je peux le republier ici. On comprendra mieux d’où il vient.

*

Un concert de louanges unanimes s’est déversé sur nous à la mort d’Alexandre Soljenitsyne. Quelques rares voix se sont fait entendre pourtant, laissant entendre au détour d’un paragraphe, voire d’une seule phrase, que l’héroïque auteur de l’Archipel du Goulag avait, parfois, des accents « panslavistes » voire antisémites.
J’ai sous les yeux un livre en deux volumes, publié, comme toute l’œuvre de Soljenitsyne, chez Fayard en 2002 et 2003. Ce livre s’appelle « Deux siècles ensemble » (Juifs et Russes avant la révolution, Juifs et Russes pendant la période soviétique). Soljenitsyne, occupé pendant trente ou quarante ans à composer les dizaines de milliers de pages de son épopée sur la Révolution, La Roue rouge, a trouvé le temps de consacrer un ouvrage de plus de mille pages à ce qu’il appelle « le problème juif », « problème » qu’il présente en ces termes : « Dans mon travail d’un demi-siècle sur l’histoire de la révolution, je me suis heurté plus d’une fois au problème des relations entre Russes et Juifs. Son dard (sic) s’enfonçait à tout bout de champ dans les événements (sic), la psychologie des hommes, et suscitait des passions chauffées à blanc. […] soit les Russes sont coupables face aux Juifs, pire, le peuple russe est perverti depuis toujours, cela nous le trouvons à profusion ; soit, à l’autre pôle, les Russes qui ont traité de ce problème relationnel l’ont fait pour la plupart avec hargne, excès, sans vouloir même imputer le moindre mérite à la partie adverse…. (I, p. 7).
C’est dit : pour Soljenitsyne, les Juifs sont « la partie adverse », et traiter de ce « problème relationnel » part pour lui de cette évidence qu’il existe au cours du XIXème, et surtout du Xxème, deux communautés, distinctes, pour ne pas dire irréductibles : les Russes d’un côté, et les Juifs de l’autre, ce qui implique comme une évidence sur laquelle l’auteur n’éprouvera jamais le besoin de revenir, qu’un Juif russe ne peut pas être Russe, puisqu’il est Juif. De cette vision — faut-il dire raciale ? faut-il dire ethniste ? — découle tout le reste.
Le schéma est très simple : il y a d’un côté une victime constante, le peuple russe. De l’autre, un agresseur, qui est tantôt le Juif lui-même, tantôt le révolutionnaire.

Le livre I se présente comme une étude chronologique de la cohabitation du « peuple russe » et du « peuple juif » jusqu’à la révolution, période pendant laquelle les Juifs étaient soumis à une série de lois d’oppression et de restrictions. Ces lois, Soljenitsyne ne les nie pas du tout, au contraire. Il ne les condamne pas non plus, il les explique. Les Juifs étaient soumis à une « Zone de résidence », c’est-à-dire qu’à l’exception de quelques catégories d’artisans privilégiés, ils n’avaient pas le droit d’habiter la Russie proprement dite, mais restaient concentrés sur tous les territoires voisins, pays baltes, Russie Blanche, Ukraine. Soljenitsyne consacre des pages et des pages à en parler, et il écrit : « On peut donc dire que c’est le besoin de la diaspora juive d’accéder à toutes les fonctions existantes, d’une part, et, de l’autre, la crainte d’un débordement de leur activité qui alimentèrent les mesures limitatives prises par le gouvernement russe. » (I, 133) — Si je lis bien ce que je lis, cette phrase signifie que l’activité des Juifs était un danger pour les autres (et donc que les Juifs, en tant que tels, dans leur activité, sont des fléaux qu’il faut « limiter »), parce que les Juifs ont tendance à se répandre… Et que signifie le mot « diaspora » dans ce contexte, sinon le fait que, de toute façon, la patrie d’un Juif ne pourra jamais être rien d’autre qu’Israël ?…
Soljenitsyne ne nie nullement non plus les pogroms. Il leur consacre de longues pages, et surtout à ceux qui suivirent l’assassinat du tsar Alexandre II. Ces pogroms, selon Soljenitsyne, toujours durement réprimés par le pouvoir tsariste, ont le plus souvent été provoqués par les révolutionnaires (pp. 211-216), et ont fait moins de victimes qu’on le dit. Comment s’expliquent-ils ? une même raison revient, sous différentes formes, résumée le plus clairement par cette citation de l’écrivain slavophile Aksakov : une protestation contre « le joug que les Juifs font porter à la population russe locale ». En quoi ce joug consiste-t-il, cela n’est dit nulle part, mais l’évidence de ce joug pour Soljenitsyne est si forte qu’il n’éprouve pas le besoin de commenter la citation, ou de la contredire. Non, les Juifs exploitent les Russes. Ils les exploitent, selon l’auteur du Goulag, surtout parce ce sont les Juifs qui tiennent les débits de boisson (dans lesquels, mais cela n’est pas dit, se soûle le peuple russe — les Juifs étant supposés sobres). Soljenitsyne va jusqu’à avancer une thèse audacieuse : l’émigration massive des Juifs après ces pogroms a priori indolores de 1881-1882 ne vient pas des progroms : elle pourrait venir d’une mesure prise par l’Etat russe en 1886, à savoir la nationalisation de la vente d’alcool. « Y a-t-il un lien entre cette émigration et l’instauration du monopole d’Etat sur la vente des spiritueux, cela est difficile à dire, mais le chiffre de 100.000 […] nous le suggère… » (p. 326). Cela est écrit avec le plus grand sérieux, avec cette même méthode qui consiste, sans aucun commentaire, à multiplier les citations : et c’est tellement affirmé qu’on finit par ne plus voir l’absurdité d’un raisonnement qui se veut historique. Imaginons 20.000 bistrotiers juifs (et leurs familles — les Juifs sont prolifiques), partant, en 1881-82 parce qu’en 1886, l’Etat va leur reprendre leur patente. Et c’est tellement incroyable qu’on perd de vue un petit détail qui serait comique, s’il n’était réellement tragique : le fait est qu’avec la Zone de résidence, le peuple russe en tant que tel n’a pratiquement jamais vu un seul Juif, puisque les Juifs n’avaient pas le droit d’habiter en Russie. Le nationalisme pan-russe de Soljenitsyne lui fait appeler « russes » les Biélorusses, les Ukrainiens, les Moldaves, que sais-je, même les Baltes… Tout cela, pour lui, c’est la Russie — les seuls qui ne puissent pas être Russes, ce sont les Juifs.

*

Mais ces « problèmes » ne sont rien par rapport à ce qu’ils deviendront après la Révolution, c’est-à-dire après le moment où les Juifs se verront accorder des droits équivalents à des autres. Le deuxième volume, publié en 2003, traite du Xxème siècle.
Pendant la révolution et la guerre civile, Soljenitsyne affirme bien que les pogroms sont sans commune mesure (entre 70.000 et 200.000 morts, II, p. 172), mais ces massacres, perpétrés par les Ukrainiens ou les Blancs (toujours contre la volonté de leur commandement, sic), ont profité aux Rouges : « Hélas, la résistance des Russes au bolchevisme (sans laquelle nous n’aurions plus le droit de nous appeler un « peuple ») a trébuché, déviant de sa route à maints égards, notamment sur la question juive ». Comment comprendre cette phrase savamment maladroite ?
Les Juifs émigrent en masse, pourtant (200000 sur 2.000.000 d’émigrés, p . 177). Certains émigrés Juifs font preuve d’un « souci permanent et désintéressé en faveur de la culture russe « (p. 179), mais, ils souffrent moins que les écrivains russes qu’ils aident : Soljenitsyne cite l’écrivain Ossorguine, qui écrit : « «Le Juif s’acclimate plus facilement… c’est son bonheur ! Je n’éprouve pas d’envie, je suis prêt à m’en réjouir pour lui. […] Mais il y a un domaine dans lequel la « prédominance juive » (sic) me fait vraiment mal au cœur : celui de l’action caritative… » — Ce texte est, là encore, cité sans commentaire.
Mais les Juifs ont adhéré en masse à la Révolution, dit Soljenistyne, et d’égrener, pendant des pages et des pages, les pseudonymes et les noms de tous les leaders, bolchéviks ou non, qui sont apparus à ce moment-là. L’idée est toujours la même : la révolution bolchévique n’est pas russe, elle est, en Russie, le reflet d’une influence étrangère, et d’une influence qui s’est révélée maléfique aussitôt que les « limites » qui la contenaient ont été brisées.
« Nous devons nous souvenir qu’elle [la question juive] n’explique pas la puissance destructrice de la révolution, mais ne fait qu’en accuser les traits » (p. 230) écrit Soljenitsyne, et cependant : quand il dresse la liste de tous les leaders de la Tchéka, tous les noms sont Juifs : « pourquoi « quiconque avait le malheur de tomber entre les mains de la Tchéka était-il presque sûr de se trouver face à un juge d’instruction juif, ou d’être fusillé sur son ordre », demande-t-il, citant un providentiel Shapiro (si c’est un Juif qui le dit, ça doit être vrai). « On ne peut le nier : l’Histoire a fait entrer beaucoup de Juifs soviétiques dans les rangs des exécuteurs de la triste destinée de tout le peuple russe » (II, 317). — et le tour est joué, les Juifs exécutent le peuple russe…
La place me manque pour expliquer comment les Juifs ont envahi les villes (pp. 222 sqq, 344 sqq), provoquant l’indignation générale parce qu’ils recevaient des logements avant les Russes, comment on les (les Juifs, en général, tous les Juifs) prenait à l’Université même s’ils étaient bourgeois, comment ils ont envahi l’économie, toute la fonction publique, comment ils ont massivement participé à la collectivisation (les Juifs, sans doute, ne la subissant pas), comment, pendant la guerre, en fait, ceux qui avaient été évacués (le plus grand nombre) étaient restés planqués. Et comment ils étaient aussi planqués dans le goulag (357-370). Passons. Quel que soit le sujet, le procédé sera le même : il y a eu quelques Juifs bien, mais, la plupart…
Ce qui me frappe est la fin du livre, et tout particulièrement la diatribe contre le chanteur et poète Alexandre Galitch, mort à Paris en 1978. Et ce que Soljenitsyne lui reproche, ce n’est pas d’être concerné par les « thèmes juifs », ou de ne représenter que des fonctionnaires soviétiques russes ( ?), mais d’écrire : « craignez uniquement celui/ Qui vous dira : « Je sais ce qu’il faut faire ». Et là, il y a un commentaire : « Mais, ce qu’il faut faire, le Christ nous l’a appris… Cet anarchisme intellectuel débridé bride (sic) toute pensée claire, réprime toute proposition, toute décision. Il ne propose que de se laisser porter par le courant comme un stupide (mais pluraliste) troupeau… et vogue la galère ! — on aboutira bien quelque part. » (II, 489)
Là est l’essentiel, bien sûr. Il s’agit bien d’un nationaliste orthodoxe, d’extrême-droite, qui, plus encore que les Juifs, hait le pluralisme , c’est-à-dire la laïcité. « Nous », les Russes. Soljenitsyne est l’expression de idéologie actuelle d’une Russie nationaliste, revancharde, fascisante, — et l’on comprend l’hommage national qu’on lui a rendu à sa mort, Poutine et le patriarche en tête, dans un pays où le racisme est utilisé comme un outil de base de la propagande.

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Cette honte de la littérature russe est parue en France en 2002 et 2003, chez Fayard, qui détient les droits mondiaux de l’auteur. J’ai l’impression que le livre est passé inaperçu, sauf pour un article, resté, hélas, confidentiel, de Jean-Jacques Marie. Je ne me souviens pas que la publication ait provoqué de réelles polémiques — du moins le fait que je ne m’en souvienne pas est-il le signe que ces polémiques, si elles ont existé, ont été faibles. En fait, Soljenitsyne, en France, reste l’auteur d’un seul livre, « L’archipel du Goulag ». Je n’ai pas souvenir que la Ligue des Droits de l’Homme, la Licra ou le Crif se soient émus de ces saletés-là.
Le fait est que l’éditeur français les publie sans aucun avertissement, sans aucun commentaire. La couverture du volume II est pourtant saisissante : parmi les dignitaires bolchéviques qui sont sur la photo, le seul non-Juif est Staline, ce qui soutient la thèse raciste selon laquelle la révolution est une abomination d’abord « antirusse ». Et puis, que dit la quatrième de couverture : il [l’auteur] se penche sur le dossier douloureux et jusque-là « interdit » de la participation de certains [Juifs], trop nombreux, (sic), à l’appareil répressif soviétique et à l’administration du Goulag…
Sans parler de cet « interdit » qui flaire le vocabulaire des révisionnistes, le « trop nombreux » , résumant la pensée de Soljenitsyne, est bien une expression de son éditeur… Et là, j’avoue que je reste pantois.

André Markowicz, décembre 2008

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