Soljenitsyne, 2. Siniavski et Pouchkine. Солженицин, 2. Синявский и Пушкин.

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Soljenitsyne, 1. La gloire, Etkind, Akhmatova.

André Markowicz

Il y a des hommes/femmes livre. Je mets livre au singulier, exprès. Des écrivains qui, toute leur vie, n’écrivent qu’un seul livre. Pas d’une façon métaphorique, comme pour la plupart des écrivains, qui, de fait, n’écrivent jamais qu’un seul livre sous toutes sortes de variantes. Non, des écrivains qui sont portés par une idée, une seule, par un livre global, qui prend le monde entier en miroir, ou qui englobe le monde — et, là encore, quand je dis « englobe », j’emploie le mot à dessein, parce que leur pensée, leur énergie, toute leur vie devient, à partir de là, comme un globe dans lequel notre globe à nous vient se placer. Il y a eu, par exemple, Ezra Pound, à partir du moment où il a eu la sensation (je ne dis pas « l’idée ») de ses « Cantos » — où il a eu la sensation du mouvement unique, de la forme unique, et de l’idée unique, qui pouvait réunir le monde entier, à travers lui. Cette idée, on peut appeler ça « usura », chez lui, le principe d’usure, justement, et d’avidité. Et quand ça vient prendre forme soudain, chez un des esprits les plus profonds, les plus érudits du temps — chez quelqu’un qui parle, naturellement, sans même y faire attention, comme à des élèves à Yeats, à Joyce, à Eliot, lesquels acceptent et sont reconnaissants —, d’un coup, ça fait plonger dans un maelstrom de solitude, parce qu’il n’y a plus personne, à cette hauteur-là, à qui parler. Et le danger, dès lors, c’est de ne suivre que son idée, de ne parler qu’à soi. Et pour peu qu’on n’ait pas, auprès de soi, tous les jours, une personne qui soit capable de vous ramener sur terre, vous dire de faire les courses et passer le balai, ou juste d’être là et de relire avec vous les illuminations qui vous traversent, jour après jour, qui soit capable de vous faire remettre ensemble, pour elle, pas pour vous, les fragments d’Osiris, comme on dit, le danger de perdre le fil — le danger du soliloque — devient terrible. Et Pound a fini dans un silence à peu près total.

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Pas Alexandre Soljenitsyne. Pourtant, j’ai l’impression qu’Anna Akhmatova lui disait quelque chose comme ça. Je ne sais pas si j’arrive à me représenter ce que ça devait être : huit ans se passent entre sa première publication, « Une journée d’Ivan Denissovitch », et son prix Nobel. Et quel prix Nobel, — dans quelles conditions !… Et il avait écrit « Le pavillon des cancéreux », et « Le premier cercle », et il travaillait sur « L’Archipel du Goulag » — là encore, sans doute l’un des livres les plus importants du siècle, et, là encore, dans quelle conditions… lui-même, tout le temps harcelé, harassé par le KGB, traqué jour et nuit, et collectant, à travers toute la Russie, au même moment, avec l’aide de quelques amis, bien sûr, des témoignages sur ce qui s’était passé en URSS après la prise de pouvoir des bolchéviques. Et trouvant une forme pour le dire. Et, en même temps que ça, l’idée qui lui vient, d’une épopée immense, qui sera l’œuvre de sa vie — Красное колесо — La roue rouge. Qui sera non seulement un roman-épopée, une trentaine de « Nœuds », je crois bien, dans l’idée, sur la Révolution et ses suites, mais un roman qui, pour le coup, révolutionne toutes les formes connues de la narration — un roman sans vraiment de personnages (bien sûr qu’il y en a), mais, de tableaux en tableaux — il y en a des centaines par volume — avance comme si c’était l’époque elle-même qui parlait, pas seulement les gens, les personnages historiques, ni des personnages de fictions, mais le temps, oui, l’époque : la presse, toutes sortes de documents. C’est réellement une fresque qui se veut totale… Il avait ça dans la tête. Et comme Ezra Pound a vu, au centre du vortex, l’usure, lui, Soljenitsyne, il a vu le principe du malheur — la pourriture apportée en Russie par l’étranger de l’intérieur. Je dirais ça comme ça. La pourriture des influences étrangères, et surtout, l’essentiel : la perte du sacré.

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Soljenitsyne est devenu l’écrivain le plus célèbre du monde. Un statut qui n’avait été celui, avant lui, que de Victor Hugo, puis, à la mort de Hugo, de Tolstoï. Et, à partir de la fin des années soixante, puis, de plus en plus dans les années soixante-dix et quatre-vingt, en même temps que, jour après jour, il assemble les matériaux des « Nœuds » de sa recréation du monde, et qu’il écrit, il rédige une série d’articles, de plus en plus violents, contre la démocratie occidentale.

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Parce qu’il fallait une seule voix de la Russie. Et, les dissidents, ils étaient loin d’être unis. Certains suivaient Soljenitsyne absolument. D’autres, généralement en Europe, et très souvent en France, considéraient que ce qui manquaient en URSS, ou en Russie, ce n’était pas la foi orthodoxe, mais une démocratie laïque, plurielle, pluraliste. L’un des plus importants, Andréï Siniavski, écrit, en 1982, dans, « La dissidence comme expérience personnelle », qu’il ne pouvait pas « être d’accord avec ces dissidents qui proposent de remplacer le despotisme communiste par une autre forme de despotisme —sous le drapeau national et religieux, peut-être, — continuait-il, des changements de ce genre sont-ils historiquement possibles. Et, même si, moi-même j’appartiens à la foi orthodoxe et j’aime beaucoup la culture de l’ancienne Russie, ainsi que nombre d’écrivains et de penseurs du cercle des slavophiles, ce qui me met en garde et me refroidit devant un mouvement nationaliste russe qui idéalise l’organisation de l’état et de la société dans le passé de la Russie. »

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Soljenitsyne avait décidé d’en finir avec Siniavski. Voilà ce qu’il écrit, lui : « Le pluralisme, en tant que principe, dégrade vers l’indifférence (sic — c’est vraiment dit comme ça, aussi bizarre et révélateur que ça), la perte de toute profondeur, se dilue en relativisme, en absurdité, en pluralisme des erreurs et des mensonges. Tout ce qui reste après, c’est minauder avec les opinions, ne jamais rien affirmer de certain ; et ça devient malpoli quand on tombe sur quelqu’un qui est trop persuadé d’avoir raison. Voilà comment que les gens se perdent, comme dans une forêt. Galitch l’a chanté avec sa guitare — et, depuis, on a répété et crié des centaines de fois ces mots qui ont tellement plu : « Ne craignez ni les flammes, ni l’Enfer/ Mais craignez simplement celui/ Qui dira : je sais ce qu’il faut faire.. » (Il avait une haine de Galitch, une vraie haine. J’y reviendrai dans ma chronique suivante…)

Soljenitsyne disait aussi, très sérieusement : « Dans toutes les sciences exactes, c’est-à-dire celles qui sont fondées sur les mathématiques, la vérité est une. […] La multiplicité des vérités dans les sciences humaines est un signe de notre imperfection. »

Ce qu’on découvrait en le lisant, c’est que l’homme qui avait mis en cause la dictature bolchévique ne l’avait pas mise en cause parce que c’était une dictature, mais parce qu’elle était bolchévique, c’est-à-dire qu’elle était sans Dieu, ou, pire encore, qu’elle avait mis à la place de Dieu un Dieu terrestre. Mais, le fait que la vérité doive être unique, cela, pour l’auteur du « Pavillon des cancéreux », c’était une évidence. Quelle vérité ? — Evidemment celle d’une Russie éternelle, russe et orthodoxe.

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Tout, comme d’habitude en Russie, se centre sur Pouchkine. — Là encore, j’y reviendrai, mais Pouchkine est le miroir de la Russie, et c’est en parlant de Pouchkine que, très souvent, les politiques comme les écrivains expriment ce qu’ils ressentent de plus profond. Là, il y a eu, soudain, une explosion.

Un livre de Siniavski, « Promenades avec Pouchkine », était paru en 1975 — en France, évidemment, puisque Siniavski, après sa condamnation au bagne et son bannissement était complètement interdit en URSS. C’était la première fois qu’on parlait de Pouchkine comme ça. Qu’on se « promenait » avec lui, c’est-à-dire qu’on ne s’inclinait pas devant sa statue, qu’on ne prononçait pas des discours enflammés. Siniavski parlait de Pouchkine comme de quelqu’un qui aide à vivre… et pour cause : son livre, il l’écrivait aux travaux forcés, — il avait été condamné à cinq ans, avec son ami Youli Daniel, parce qu’ils avaient systématiquement envoyé leurs écrits à l’Ouest, dès lors qu’ils n’étaient pas publiés chez eux, en URSS. Et là, travaillant comme manutentionnaire, porteur, il avait composé, comme des lettres à son épouse, Maria Vassilievna Rozanova, trois livres, trois chefs d’œuvre : « Une voix dans le chœur », « Dans l’ombre de Gogol » et ces « Promenades avec Pouchkine ». ¬— Je ne sais pas si on peut, ici, en France, sentir à quel point c’était extraordinaire d’écrire ce qu’il écrit, sur Pouchkine — que Pouchkine est un poète joueur, léger, que l’essentiel, chez lui, c’est l’humour. Et la tendresse, et le vide… Le vide, l’absence d’idée globale, le dédain de toute idée globale… Et la lumière de ce vide.

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Ça, Soljenitsyne ne l’a pas supporté. On n’avait pas le droit de s’attaquer à la grandeur de la Russie de cette façon. Il écrit une longue diatribe, en 1984, dans laquelle il attaque Siniavski, bien sûr, d’avoir dit des hérésies pareilles, mais, surtout, il explique que pour que Siniavski, et d’autres comme lui, puissent raconter des horreurs pareilles, qu’ils puissent dire que Pouchkine faisait une fixation sur les « petons » des jolies dames, c’était la marque de la dégénérescence occidentale, la « dégradation » du sacré qui était à l’œuvre en Occident, et, par-dessus, tout, bien sûr, dit-il, « Pouchkine était nourri de l’imagerie populaire russe ; et sa foi chrétienne est de la même assise, la même racine populaire. » — Le mot « narod », en russe, employé ici, étant un mot très compliqué, parce qu’il signifie à la fois « peuple » et « nation ». Pouchkine, pour Soljenitsyne, est l’expression absolue de la foi orthodoxe telle qu’elle s’exprime dans la tradition russe, c’est-à-dire une foi qui ne remet pas en cause la création, mais, au contraire, qui la loue…

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A partir des années 80, la haine que Soljenitsyne éprouvait envers les « démocrates » n’allait que croître. — Et, je dois le dire ici, Andréï Siniavski, un homme, lui aussi, sans peur, mais qui restait toujours d’un calme absolu ; un homme que je n’ai connu qu’avec une espèce de sourire anglais sur le visage, — s’est mis à devoir affronter des rumeurs. Des cercles bien pensants, des on-dit, laissaient accroire qu’en fait Siniavski était un agent du KGB, et un lâche — qu’il s’était comporté comme un lâche pendant les enquêtes menées contre lui, et qu’il vivait à la solde de Moscou. — Ces infamies, naturellement, ne venaient pas de Soljenitsyne lui-même, mais elles venaient de gens qui étaient proches de lui ; et j’ai bien l’impression qu’elles perdurent dans la Russie actuelle, celle de Poutine, — qui est celle de Soljenitsyne.

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Parce que, depuis son arrivée au pouvoir, Poutine, émanation du même KGB qui avait persécuté l’auteur du « Goulag », se réclame de lui, — Une Russie forte, et russe, sous le regard de Dieu. Où Pound finit tout seul, à moitié fou, Soljenitsyne finit comme une idole nationale, l’incarnation de la « renaissance » d’une nation tout entière. Et cette « reconnaissance », moi, me fait froid dans le dos.

*

Oui… et, une dernière chose pour aujourd’hui : Siniavski, un des plus grands connaisseurs au monde des traditions populaires russes, et de son folklore, totalement russe, avait un autre défaut étonnant aux yeux des officiels de l’URSS, et des émigrants de droite : non seulement il se battait pour la démocratie parlementaire, pour la liberté d’expression, mais, en plus, il avait pris un pseudonyme juif… Abram Tertz.

La suite suit.

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