Soljenitsyne, 1. La gloire, Etkind, Akhmatova.

André Markowicz

Une jeune femme incroyable, Alicya Karsenty, que je ne connais pas plus que ça, m’a demandé si ça m’intéressait de retraduire « La Maison de Matriona » d’Alexandre Soljenitsyne, pour un spectacle qu’elle veut faire. J’ai dit oui. S’il y a une chose que je n’avais pas prévue dans ma vie (je veux dire, dans mon travail), c’était de traduire Soljenitsyne. D’abord, parce que je n’ai pas les droits : ils sont à Fayard. J’ai donc demandé à Alicya qu’elle s’assure que c’était possible. Elle est allée trouver Claude Durand, qui, non seulement était le directeur de Fayard, mais s’occupait des droits de Soljenitsyne dans le monde entier, et — il a dit qu’il serait très content que je le fasse… C’était trois mois avant sa mort. Je me suis mis au travail, et c’est ce que je fais en ce moment. Jour après jour, très lentement. Du « temps de ma jeunesse folle », j’étais capable de traduire huit pages par jour de Dostoïevski — 12.000 signes (de la première version), plus autant de la deuxième en relecture, plus des traductions de poèmes, plus, quand il fallait, l’après-midi, les mots-à-mots des pièces de Tchekhov pour Françoise, ou le travail sur ses versions… Maintenant, si je traduis 6000 signes, je m’estime heureux. Mais bon, c’est un autre sujet.

J’avais évidemment lu « La Maison de Matriona ». Quand on traduit, on lit vraiment. Je veux dire qu’on lit vraiment les mots. Et quand on lit vraiment les mots, là, on comprend vraiment ce que c’est que le texte qu’on traduit. Et, clairement, « La Maison de Matriona » est un très très grand livre… — Sur ça, pour le moment, je n’en dirai pas plus. C’est juste pour prendre date, en quelque sorte. Si je termine (je ne dis pas « quand j’aurai terminé », parce qu’il ne faut pas tenter le mauvais œil) — si je termine, donc, j’en dirai davantage.

*

C’est compliqué, pour moi, Soljenitsyne. D’abord, « Le Pavillon des cancéreux », — « Le premier cercle » dans une moindre mesure, me semble-t-il, ont été des bouleversements absolus de lecture. Oui, surtout « Le Pavillon des cancéreux ». Et puis, il y avait les récits d’Efim Etkind à propos de celui qui avait été un ami très proche. Et, aujourd’hui, je voudrais parler de ça.

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Un jour, Etkind m’a demandé si j’étais capable de décrire une hache. — J’ai dit non. Etkind m’a expliqué que, cette même question, c’est Soljenitsyne qui la lui avait posée, quand, en 1966, il habitait chez lui, à la campagne, se cachant pour un temps du KGB pour écrire. Soljenitsyne connaissait une cinquantaine de mots différents en russe pour parler d’une hache. De ses différentes parties, de ses différentes formes, de ses différents usages. Il avait collecté tous ces mots — pas que les mots, bien sûr, mais les expériences des gens qui les lui avaient donnés. C’était une des grandes œuvres de sa vie, le travail sur un nouveau dictionnaire de la langue russe. Et, le dictionnaire de la langue russe, il y en a, extraordinaire, celui de Vladimir Dahl, — rassemblé au milieu du XIXème siècle par un écrivain, et un médecin ami de Pouchkine (il était présent à sa mort)… Il compte quelque chose comme 200.000 mots, de toutes les régions de Russie, de tous les dialectes. Et Soljenistyne en connaissait encore plus. Il a publié ce dictionnaire, en 1990, un dictionnaire des mots oubliés de la langue russe, « Dictionnaire russe de l’extension de la langue… » — A vrai dire, je ne sais pas comment traduire ça : « Русский словарь языкового расширения »… Ce n’était pas seulement une question de mots, bien sûr. C’était le fait qu’il fallait retrouver la notion exacte, et son usage en russe, pour chaque élément de la vie. Etkind me disait qu’il n’avait jamais connu personne qui maîtrisait la langue russe comme lui — dans tous ses niveaux de langue, et ses niveaux d’histoire.

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Un autre moment. Quand j’ai commencé à travailler tous les jours, c’est-à-dire quand je me suis vraiment dit (je ne me le suis jamais dit, bien sûr, ça c’est juste fait comme ça) que, ce que je voulais faire dans la vie, c’était traduire, Etkind m’a dit que, de fait, il fallait travailler tous les jours. C’est-à-dire, réellement, tous les jours. Et que, là encore, Soljenitsyne avait une méthode pour ça. Il travaillait le matin. C’est-à-dire que, le matin, il n’existait pour personne, sous aucun prétexte, jamais. Le matin, il travaillait sur quelque chose de nouveau — sur le livre qu’il écrivait à ce moment-là. Ensuite, l’après-midi, il faisait autre chose : soit il relisait et corrigeait, soit il écrivait des articles. Le soir, il lisait, il se documentait. Et puis, juste avant de se coucher, il faisait ce qu’il appelait des « zagotovki »… J’ai adoré ce mot. C’est un mot comme il peut y en avoir en russe, et j’imagine bien Soljenitsyne l’utiliser. « Gotovit’ » c’est préparer. Za-gotovit’ : faire une préparation à l’avance. Zagotovka, c’est le substantif de ça. Un petit travail, jamais plus de dix minutes — pour se mettre en état, le lendemain, au réveil, de travailler tout de suite. On prépare ses crayons, ses documents, on pense à ce qu’on va faire demain matin — mais on ne le fait pas. On y pense, juste. Mais il faut que cette préparation soit physique. Par exemple, on met une certaine page sur le haut de la pile, ou on note au crayon telle ou telle expression qui peut servir.

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Etkind avait aidé Soljenitsyne comme il pouvait. — C’est lui qui avait trouvé le moyen de faire sortir en Occident sa célèbre lettre à l’Union des Ecrivains, en mai 1967, qui a été un point tournant dans l’histoire de la dissidence. Il a été un de ceux qui ont fait sortir d’URSS le manuscrit du « Goulag ». Et pourtant, dès le début des années 1970, Etkind et Soljenitsyne ne se parlaient plus, et leur brouille n’était pas une « brouille ». Ce n’était pas une dispute entre deux amis. C’était une différence de principe qui s’était révélée. Soljenitsyne, dans un élan de sympathie, avait dit à Etkind : « J’ai toujours eu beaucoup de chance avec les Juifs ». Etkind n’avait pas compris, et avait demandé : « Comment ça, avec les Juifs ? ». « Mais oui, avait repris Soljenitsyne, ils m’ont toujours aidé, comme vous. » — Silence d’Etkind. « Vous comprenez, vous n’êtes pas Russe, et pourtant, vous m’aidez… ». Les Juifs, pour Soljenitsyne, n’étaient pas russes. Ils étaient un corps étranger en Russie. La Russie devait être russe, et orthodoxe.

Tout avait commencé bien plus tôt. Et, pour aujourd’hui, je parlerai seulement d’un autre épisode de mes « Mémoires des souvenirs » les concernant tous deux.

*

Il m’avait raconté la façon dont Soljenitsyne lui avait raconté sa rencontre avec Anna Akhmatova. C’était avant la publication de « Une journée d’Ivan Denissovitch », — une publication qui l’avait rendu célèbre du jour au lendemain, mais… pas seulement. Qui allait, d’un seul coup, le projeter au rang auquel il avait droit : celui des très très grands écrivains russes, de la lignée de Tolstoï. On ne connaissait pas, à l’époque, l’immensité du talent de Vassili Grossman, dont « Vie et destin » n’allait être publié que beaucoup plus tard, en Occident (par les soins d’Etkind). Au moment où la nouvelle de Soljenitsyne était parue, c’était la première fois qu’on pouvait parler clairement, sans « langue d’Esope », sans contournement, de l’horreur des camps soviétiques, et, d’un seul coup, c’est tout le pays qui se retrouvait. Anna Akhmatova elle-même avait écrit — non, pas écrit, composé par cœur — son « Requiem ». Mais elle avait toujours refusé de le mettre par écrit. C’est après la publication de la « Journée » qu’elle accepta qu’il existe une copie du poème tapée à la machine, et qu’elle accepta qu’on l’enregistre, elle, en train de le dire.

*

Soljenitsyne avait tout supporté de la vie, sans jamais céder sur rien. C’était un homme d’une force incomparable, d’une volonté d’acier. Rien, jamais, aucune torture, aucune menace d’aucune sorte n’avait pu le briser. Il avait supporté les conditions de vie les plus extrêmes, écrivant sans arrêt, tous les jours, ou, quand il ne pouvait pas écrire — écrivant dans sa tête, par cœur. Il avait eu un cancer dont personne ne pouvait guérir, mais lui, si. Et, réellement, s’il avait guéri — c’était seulement parce qu’il s’était juré que, lui, il serait plus fort que le cancer, parce qu’il avait à écrire, et qu’il ne pouvait pas se laisser dominer par son corps. Et le corps avait cédé. A la stupeur de tous ses médecins, qui n’avaient jamais vu quelqu’un faire disparaître toute trace de cellules cancéreuses. Il n’y avait pas de traitement (et je crois qu’il n’y en a toujours pas). Il avait, au sens propre, vaincu la mort.

*

Je ne souviens plus qui avait voulu connaître qui. Akhmatova avait lu « Ivan Denissovitch » avant la publication, sur des épreuves, ou une copie, qu’elle avait reçue de je ne sais pas qui, et, après la lecture d’ « Ivan Denissovitch », tous les témoins s’accordent à dire qu’elle répétait : « cette nouvelle, tous les deux cents millions d’habitants du pays doivent l’apprendre par cœur ».

*

Il s’était présenté chez elle. Elle a noté dans un carnet : « Hier, j’ai reçu la visite de [Soljenitsyne]. Impression de clarté, de simplicité, d’une grande dignité humaine. On se sent bien avec lui dès la première minute. Il a dit : « Ma seule peur en prison était de devenir fou ». — Sur mes poèmes, il a dit ce qu’il ne fallait pas. Il n’a pas peur de la gloire. Sans doute qu’il ne sait pas comme elle est effrayante, et ce qu’elle entraîne. »

Il était venu, il lui avait tout de suite récité ses longs poèmes. — « Epouvantables » avait dit Akhmatova à une amie. Il les avait composés par cœur, en prison — des centaines et des centaines de vers. C’est sans doute là qu’il avait dit qu’il avait peur de devenir fou. Il avait composé ces poèmes pour ne pas devenir fou, pour se tenir tout le temps éveillé, en travail. — Mais je l’imagine, se présentant chez Anna Akhmatova, une femme déjà dans son grand âge, et lui récitant, sans doute pendant une bonne demi-heure, peut-être plus, ses propres poèmes — et Anna Akhmatova, naturellement, le laissant faire.
Qu’avait-il dit sur les poèmes d’Akhmatova ? — Akhmatova lui avait récité « Le Requiem », un des textes les plus forts jamais écrits en russe. Et, lui, il lui avait dit : « [le stalinisme] c’était la tragédie de tout un peuple, chez vous, c’est seulement la tragédie d’une mère et de son fils ». — Lui, il rassemblait déjà des matériaux pour « L’Archipel du Goulag », mais dire une chose pareille sur « Le Requiem » c’est ne pas comprendre qu’il s’agit, justement, de douze poèmes, de douze voix différentes — qu’il s’agit, justement, du chant du peuple, avec douze voix différentes, et que le poème d’Akhmatova est bien plus vaste que sa propre tragédie à elle (évidemment première). Il n’avait pas compris ça.

Et puis, Akhmatova lui dit cette phrase : « Vous comprenez que sitôt que «Ivan Denissovitch » sera publié, vous deviendrez l’écrivain le plus connu de Russie. Vous comprenez que c’est maintenant que les épreuves vont commencer vraiment ? » — Elle voulait dire qu’il ne fallait pas se laisser griser par la gloire, qu’il ne faudrait pas qu’il croie que, lui, il devait se sentir investi d’une mission — parce qu’elle avait senti, tout de suite, que c’était là qu’il se perdrait : il se sentait, réellement, porteur du destin de la Russie. Il se sentait comme une espèce de réincarnation des deux contraires de la littérature russe, Tolstoï d’un côté (pour ses fresques romanesques), et Dostoïevski (pour ses idées sur la Russie). Soljenitsyne avait répondu que ce n’est pas la gloire qui pouvait lui faire peur. Il n’avait pas compris, ou n’avait pas fait attention à ce que disait celle qui était le plus grand poète russe de son temps. Il ne voyait que lui-même.

Je continuerai plus tard.

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3 réflexions sur “Soljenitsyne, 1. La gloire, Etkind, Akhmatova.

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