La macroéconomie en pleine confusion

Photo of Robert Skidelsky

Robert Skidelsky, Professor Emeritus of Political Economy at Warwick University and a fellow of the British Academy in history and economics, is a member of the British House of Lords. The author of a three-volume biography of John Maynard Keynes, he began his political career in the Labour party, b… read more

 

 

ITHACA – Il y a quelques années de cela, les économistes de tous bords déclaraient que la crise économique de 1929 ne se reproduirait jamais. En un sens, ils avaient raison. Après la crise financière de 2008, nous avons eu la Grande Récession à la place de la Grande Dépression de la crise de 1929. Les gouvernements sont parvenus à limiter les dégâts en injectant d’énormes sommes d’argent dans l’économie mondiale et en réduisant presque à zéro les taux d’intérêt. Mais après avoir réduit la tendance baissière de 2008-2009, ils se sont trouvés à court de munitions intellectuelles et politiques.
Certains conseillers économiques ont assuré à leurs employeurs que la reprise serait rapide. Et il y a eu une relance : mais elle s’est par la suite trouvée au point mort en 2010. En outre, les budgets publics ont connu un fort déficit : un héritage de la récession économique que la nouvelle croissance était censée réduire. Dans la zone euro, des pays comme la Grèce ont fait face à des crises de la dette souveraine et les renflouements des banques ont transformé la dette privée en dette publique.

L’attention s’est déplacée vers le problème des déficits budgétaires et vers la relation entre la croissance économique et les déficits. Les gouvernements doivent-ils délibérément augmenter leurs déficits pour compenser la baisse de la demande et des investissements nationaux ? Ou doivent-ils plutôt réduire les dépenses publiques afin de rendre de l’argent disponible pour les dépenses privées ?
En fonction de la théorie macroéconomique que l’on soutient, chacune de deux hypothèses peut être présentée comme une politique de croissance. La première peut conduire au développement de l’économie, parce que le gouvernement a augmenté les dépenses publiques ; la seconde, parce que ces mêmes dépenses ont été réduites. La théorie keynésienne penche en faveur de la première hypothèse. Les gouvernements placent leur foi unanime dans la seconde.
Les conséquences de ce choix sont claires. Tout le monde semble convenir à présent que les restrictions budgétaires ont coûté aux économies développées entre 5 et 10% de croissance du PIB depuis 2010. Toute cette production et ces revenus sont définitivement perdus. En outre, du fait que l’austérité budgétaire a inhibé la croissance économique, il devenu beaucoup plus difficile de réduire les déficits budgétaires et la dette publique par rapport au PIB. Il s’est avéré que la réduction des dépenses publiques n’était pas la même chose que la réduction du déficit, car elle a réduit du même coup l’économie.
La querelle aurait dû s’arrêter. Ce ne fut pourtant pas le cas. Certains économistes soutiennent que les gouvernements ont fait face à la prépondérance des risques en 2010 : réduire le déficit a pu ralentir la croissance, mais ne pas s’engager à le réduire n’aurait fait qu’aggraver la situation.
Le remède keynésien, dans ce débat, a ignoré l’effet de la politique budgétaire sur les attentes. Si l’opinion publique croyait que réduire le déficit était la bonne chose à faire, alors permettre au déficit d’augmenter aurait annulé tout son effet stimulant attendu. En s’attendant à une probable augmentation des impôts pour « payer » les dépenses supplémentaires, les ménages et les entreprises ont voulu augmenter leur épargne. En craignant la faillite des fonds souverains, les marchés obligataires ont voulu faire payer aux gouvernements des taux d’intérêts punitifs sur leurs emprunts.
Et voici quel a été l’argument décisif : en s’engageant à un resserrement budgétaire, les ministres des finances se sont donné le champ libre pour prendre certaines mesures de relâchement budgétaire. Proclamer la vertu financière leur a permis de se livrer au vice financier. Ils ont pu créer une illusion financière en réduisant moins que ce qu’ils avaient promis. La plupart des ministres des finances ont procédé exactement de cette manière.
Cela fait partie de la confusion dans laquelle macroéconomie s’est mise elle-même. Une fois que l’on introduit des croyances et des attentes dans l’économie, ce qui est sans aucun doute raisonnable, les résultats de politique budgétaire deviennent imprécis. Trop de choses dépendent de ce que les gens pensent au sujet de la politique future. Dans le jargon des économistes, les résultats de la politique sont « dépendants du modèle. »
Le prix Nobel d’économie Paul Krugman a montré tout son mépris à l’égard de ce qu’il appelle le « conte de fées de la confiance » : le fait de prétendre que la politique budgétaire doit obtenir le soutien des marchés obligataires. Mais montrer que la politique actuelle a fait empirer les choses ne signifie pas qu’une meilleure politique n’était pas effectivement disponible. La réussite de la bonne politique peut dépendre des attentes de ses effets par l’opinion publique. La question sans réponse est la raison pour laquelle l’opinion publique doit avoir de mauvaises attentes.
Si la politique budgétaire est sens dessus dessous, alors il en va de même de la politique monétaire. Les banques centrales ont tenté d’éviter le conte de fées de la confiance en faisant fonctionner la planche à billets : techniquement, en achetant des obligations d’État sur le marché secondaire. On s’attend à ce que l’argent supplémentaire se diffuse dans l’économie et accélère ainsi l’activité. La Banque Centrale Européenne vient de commencer un programme d’achat d’obligations de 1,1 milliards d’euros (1,17 milliards de dollars) pour contourner le veto allemand sur la relance budgétaire.
Mais les effets de cet assouplissement quantitatif dépendent aussi des attentes. Si donner plus d’argent aux entreprises les rend plus confiantes, elles vont dépenser plus. Si elles se méfient de la politique, elles vont thésauriser l’argent.
Les résultats de l’assouplissement quantitatif aux États-Unis et au Royaume-Uni ont été ambigus. Il est vrai que les gouvernements peuvent racheter leur monnaie à plus bas prix suite à la baisse des rendements. Mais les banques n’ont pas prêté la monnaie mise à leur disposition, en partie parce qu’elles l’ont utilisée pour payer leurs dettes et en partie à cause de la faible demande en prêts.
Le principal effet positif de l’assouplissement quantitatif a été le prix des actifs, principalement des actifs financiers. Mais une plus grande richesse pour les riches ne produit pas nécessairement beaucoup de dépenses supplémentaires. Cela provoque une augmentation des inégalités et menace les bulles spéculatives, ce qui peut conduire à un nouveau krach financier.
Nous entrons donc dans l’ère de l’après-crise sans aucune perspective claire sur la bonne politique macro favorable soit à la relance, soit à la prévention de futures crises financières. De grands espoirs sont placés dans la régulation financière en vue de limiter la création excessive de crédit. Mais qu’est-ce qui est « excessif » ? Les banques centrales vont-elles continuer à viser un objectif d’inflation de 2% ? Ou doivent-elles se fier à un objectif de « revenu nominal » ? Quelles doivent être les nouvelles règles budgétaires et comment doivent-elles s’appliquer au sein de la zone euro ?
Les débats économiques cherchent établir si les économies de marché sont naturellement stables ou non. En tant que Keynésien, je suis fermement convaincu que les économies de marché doivent être stabilisées par la politique. Mais les Keynésiens doivent faire face à cette dure vérité, selon laquelle la réussite des politiques de stabilisation peut dépendre du monde des affaires, qui a lui aussi des attentes keynésiennes. Ce monde des affaires a besoin d’avoir le conte de fées de la confiance de son côté.

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