LA FIN DE L’HOMME ROUGE, SVETLANA #ALEXIEVITCH

LA FIN DE L’HOMME ROUGE, SVETLANA ALEXIEVITCH

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Pendant près de vingt ans, Svetlana Alexievitch a recueilli les témoignages d’ex-citoyens de la défunte URSS. C’est l’âme d’un peuple perdu qu’elle sonde, coincé entre un passé mythique, douloureux, et une modernité rugueuse qui bouleverse radicalement tous les repères. De la Perestroïka aux années Poutine en passant par la chute du régime en 1991 et le coup d’Etat d’Eltsine, l’écrivain russe promène son lecteur parmi les consciences. Celles des anciens, d’abord, ceux qui ont tout connu de l’ère soviétique, l’enrôlement des jeunes, la ferveur, les guerres, les famines, les confidences des cuisines. Celles des plus jeunes ensuite, acclimatés à la nouvelle Russie, ses errements, ses vides, qui vivent le socialisme par procuration, d’un œil parfois moqueur. Voilà une œuvre essentielle et passionnante, dont la traduction récente en langue française, chez Actes Sud, tombe tristement à point nommé : La Fin de l’homme rouge apporte un éclairage salutaire aux événements que connaît l’Ukraine en ce début d’année 2014, tout particulièrement en Crimée. Car cette guerre larvée n’est pas seulement le fruit de dirigeants irresponsables. Elle est sans doute aussi la conséquence d’une profonde crise identitaire.

En psychanalyste attentive, l’auteur de ce docu-littéraire – peut-on vraiment l’appeler auteur ?[1]– écoute et note les vérités, les cris de détresse, les confessions inavouables. Sous sa plume, pas de jugement ni de tentatives pour faire émerger un sens. Encore moins de thèses. Les témoignages – Alexievitch l’affirme haut et fort dans un propos liminaire – sont pris comme de purs morceaux de littérature. Ils ne composent pas un travail d’historien, mais d’écrivain.

Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. (…) L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire.

Dans un recueil plus sentimental qu’intellectuel, seuls comptent les émotions, les sensations, les impressions légitimes ou non. La vérité – en existe-t-il seulement une ? – n’a pas  d’importance.

Les récits sont parfois clairement politiques. Ils peuvent constituer d’effarants témoignages historiques sur la vie soviétique. Ils tirent aussi les larmes, bouleversent, révoltent, écœurent même. Ils se font à d’autres moments purement anecdotiques, mais rien ne l’est véritablement dans les récits de l‘ère soviétique. Rarement le terme de « totalitarisme », souvent galvaudé, parfois justement contesté, n’aura trouvé d’illustrations aussi concrètes : chaque histoire individuelle, chaque souvenir, chaque détail de ces années rouges semblent durement infléchis par l’idéologie marxiste-léniniste et par le régime ultra-répressif du Kominterm.

De ce pot-pourri, on ressort moins bête. On apprend, on s’informe, on comprend, si bien qu’il est difficile de condamner ou d’adouber absolument qui que ce soit. La Russie des années 1990-2000 est un grand n’importe quoi idéologique et moral. La fin d’un mythe bien sûr, auquel on a cru fortement, auquel on croit parfois toujours, fustigeant les traîtres qui ont soldé le pays à la CIA au premier rang desquels Gorbatchev, Gaïdar et Eltsine. Une profonde nostalgie habite parfois les témoins. Pas seulement des produits grisâtres et sans saveur que l’on trouvait sur les étals des épiceries soviétiques, désormais remplacés par les articles luxuriants et colorés du capitalisme, ces produits aseptisés et gonflés d’orgueil dont les masques bariolés cachent difficilement le vide sentimental et moral qu’ils symbolisent. Cette nostalgie est aussi celle d’une ère qui donnait du sens à l’action publique, d’une ère où la fierté nationale sourdait d’un programme politique intégral qui créait une Nation : le Soviétique-type est un être moral, un ascète qui méprise le confort et se donne tout entier au collectif. Ainsi ces êtres déportés dans les terribles goulags pour une babiole, un soupçon, une décennie entière à crever, à tout perdre, qui reviennent pourtant pleins d’une indéfectible ferveur… Difficile à concevoir.

Cette nostalgie est encore celle d’un récit historique qui guide le pays et fait sens (« métarécit » dirait Jean-François Lyotard), contenant début et fin, dont les fils se nomment progrès, sacrifice. Une histoire qui fait d’un pays un éclaireur, un modèle, une patrie unique et exceptionnelle. C’est sans doute là l’une des leçons du livre : le communisme aura d’abord été le ferment d’un puissant nationalisme qui n’est pas sans rappeler celui des adversaires de la Seconde Guerre mondiale. Quel abattement lorsque, en moins de quelques semaines, le pays devient banal, capitaliste parmi les capitalistes… Voilà qu’il faut désormais penser à gagner sa vie pour échapper à la pauvreté, acheter un canapé, une télévision plus grande… Le capitalisme, c’est l’absence de dessein, de visée universelle, c’est l’absurde du quotidien porté en idéal. Une infâme médiocrité brandie en étendard. Tel est le prix de la liberté, un impôt auquel on n’avait pas songé à l’heure de la révolte. La nation soviétique découvre qu’elle fut grande lorsqu’elle devient ordinaire. Une trahison. Comment trouver du sens à la vie ? Les communistes les plus ardents sont semblables à des bigots que l’on priverait abruptement de Dieu, de la Bible et dont on raserait les églises. Des poulets sans têtes dont les corps s’ébrouent avant de s’affaisser pitoyablement.

L’URSS se désagrégeant, l’identité soviétique s’évapore en un claquement de doigts. Elle fait place nette aux nationalismes ancestraux, non plus ceux des idéologies, mais les vieux, les sales, ceux des langues et des bouts de terre. Alors éclatent des conflits mis en sourdine dans les médias occidentaux, ceux d’Azerbaïdjan et d’Arménie, d’Ossétie du Sud, d’Abkhazie et de Géorgie, ces guerres de haine où l’on assassine le voisin à l’arme blanche et viole les femmes enceintes, ceux-là même avec qui l’on dînait la veille. Des Rwanda méconnus, secrets, dont l’un d’entre eux – la Tchétchénie – fera parler parce qu’il nourrit les médias occidentaux d’images d’Epinal bien pratiques : les chars du Satan russe intervenant contre de valeureux indépendantistes.

La Tchétchénie, c’est aussi la perpétuation d’une culture russe, celle de la guerre, de la violence, le culte de l’Armée rouge, sa rudesse, sa force, sa barbarie aussi. La violence est installée dans la culture de la virilité, celle de l’homme moyen, par le prisme de l’alcool, du service militaire au cours duquel on assassine, on viole, mû en authentique bête sauvage, par la domination des bandes mafieuses, encore, qui fleurissent çà et là et dictent leurs lois. L’homme postsoviétique est ce bourreau ordinaire des faibles, parmi lesquels la femme.

Voilà donc le portrait d’un peuple qui se précise au fil des conversations tout en gardant des contours flous. Un peuple dont émanent une tristesse infinie, un fatalisme profond. Difficile de ne pas terminer cette critique sans livrer quelques citations, seules susceptibles de donner un avant-goût véritable de cette somme passionnante. Elles perdent cependant en profondeur et se vident de leur sens ainsi coupées de leur contexte. En voici malgré tout quelques-unes, en vrac, prononcées par divers témoins parmi lesquels l’auteur.

Ah, on vit une sale époque ! Une époque vide. Il n’y a plus que les fringues et les appareils vidéo. Où est passé notre grand pays ? S’il arrivait quelque chose maintenant, on ne remporterait aucune victoire sur personne. Et Gagarine ne volerait pas dans l’espace.

On a tué un nombre de gens inimaginable, mais c’était une grande époque.

Avant, c’était une tragédie pleine d’optimisme, et maintenant, c’est une comédie, un film à grand spectacle.

Un homme du parti au témoin : « Malheureusement, nous ne pouvons pas vous rendre votre femme. Elle est morte. Mais nous vous rendons votre honneur… » Le témoin : On m’a remis ma carte du Parti. Et j’étais heureux ! J’étais heureux… (…) On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! Il faut que vous compreniez ça. On peut nous juger uniquement selon les lois de la religion. De la foi !

L’auteur : Il nous semblait que la liberté, c’était très simple. Au bout d’un temps assez court, nous avons nous-même ployé l’échine sous son fardeau, parce que personne ne nous a enseigné la liberté. On nous a seulement appris à mourir pour elle.

L’auteur : Mais c’est une vie à la « Tchékhov » qui a commencé. Sans histoire. Toutes les valeurs se sont effondrées, sauf celles de la vie.  (…) Nous avons passé toute notre histoire à survivre, et non à vivre.

Lire un extrait: Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, Actes Sud, 2013, 544 pages


[1] A cette question, l’article de Marie-Anna Gauthier sur La Lune dans le puits de François Beaune, apporte des éléments de réponse.

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Une réflexion sur “LA FIN DE L’HOMME ROUGE, SVETLANA #ALEXIEVITCH

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